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Accueil » Fictions » Interview du docteur Watson
par
James Robertson
Ses autres fictions
Interview du docteur Watson Mai 13, 2007
Illustrations © Lysander


Traduit par Jean-Claude Mornard.

Note de Barnabas Wudge, rédacteur en chef du Chronicle :
Notre envoyé spécial, James Robertson, a rencontré le docteur John H. Watson, surtout connu pour avoir été, des années durant, le chroniqueur des exploits de Sherlock Holmes, le plus grand détective de notre époque. Le docteur a toujours été d'une discrétion exemplaire, vivant dans l'ombre de son illustre ami, et n'a jamais succombé aux sirènes de la renommée. L'entrevue dont nous vous proposons le compte rendu peut donc être considéré comme une première. Certes, le bon docteur c'est montré plus qu'évasif concernant certains points obscurs de la carrière du détective, récemment retiré dans le Sussex. Il a très habilement contourné certaines questions "trop frontales" posées par notre reporter, mais, l'un dans l'autre, le texte que nous livrons aujourd'hui aux fidèles lecteurs du Chronicle est d'un intérêt historique certain.


Article de James Roberston :
C'est au cours d'une semaine de vacances au bord de la mer, à Brighton, que j'eus l'honneur et l'avantage de faire la connaissance de John H. Watson et de sa délicieuse épouse. Il n'était pas question, quand j'avais décidé de m'accorder ces quelques jours de repos, de laisser mon métier reprendre le dessus, mais j'avoue que, lorsque le hasard me mit en présence du couple Watson, dans la salle à manger de l'hôtel où j'étais descendu, je ne pus résister à l'envie d'aborder le vieux compagnon de Sherlock Holmes dans l'espoir de lui soutirer une interview.
Le docteur Watson accueillit ma proposition avec un sourire modeste mais, je devinai à l'éclat de son regard , un certain orgueil de se voir ainsi reconnu par un journaliste. C'est un bel homme d'une cinquantaine d'années, que l'on devine encore bien musclé sous un embonpoint de bon aloi. Ses manières sont à la fois chaleureuses et empreintes d'une sorte de réserve prudente. Il donne l'impression de quelqu'un qui connaît les secrets des grands de ce monde mais est habitué à les garder pour lui. On sent en permanence une espèce de peur de trop en dire.
Son épouse, dont il m'a demandé expressément de ne pas citer le nom (il tient par dessus tout à éviter que l'on ne s'attarde sur cet aspect de sa vie privée, souffrant apparemment, pour quelque mystérieuse raison, d'avoir trop évoqué son premier mariage dans les récits qu'il a consacrés aux aventures de Sherlock Holmes) est une personne menue et charmante, extrêmement discrète, qui a préféré ne pas être présente lors de notre entretien.
Cet entretien se déroula, quelques heures après notre rencontre fortuite, dans l'arrière salle d'un pub enfumé où le docteur Watson semblait avoir ses habitudes.
- Pour évoquer mes aventures avec Sherlock Holmes (car je suppose bien, jeune homme, que notre entretien va principalement porter sur cette part de mes activités plutôt que sur ma carrière de médecin), je préfère l'atmosphère particulière de ce pub à celle, plus aseptisée, de ma chambre à l'hôtel, me dit-il avec une lueur malicieuse au fond du regard. Mais si l'endroit ne vous agrée pas, nous pouvons aller ailleurs.
Je le rassurai sur ce point et, après avoir commandé deux pintes d'ale, nous nous lançâmes dans l'entretien que je vous livre tel quel dans les lignes qui suivent :

James Robertson : Il y a, docteur Watson, une question que j'aimerais vous poser d'entrée de jeu. Nous connaissons tous les circonstances de votre rencontre avec Sherlock Holmes dans les locaux de l'hôpital St Bartholomew. Cependant, pouvez-vous me dire si vous avez immédiatement pris conscience de vous trouver en face d'un personnage hors du commun ?

Dr. Watson : (Il s'accorde un bref moment de réflexion en lissant son épaisse moustache) A vrai dire... non. En tout cas, pas au sens où vous l'entendez. Il ne fallait, bien sûr, pas être grand clerc pour se rendre compte immédiatement que Holmes était un excentrique. Mais jamais, au grand jamais, je ne me suis imaginé que j'avais devant moi une espèce de génie, si vous me permettez ce terme galvaudé. Certes, il y eut cette fameuse réflexion quant à mon retour récent d'Afghanistan mais, je l'avoue, j'ai pris ça pour une sorte de plaisanterie montée d'avance avec la complicité de Stamford. En fait, Holmes ne m'a pas vraiment fait une forte impression lors de cette première rencontre. Tout au plus m'a-t-il paru plutôt antipathique, un peu brusque, voire hautain. Si je n'avais pas été dans la quasi obligation de me trouver un colocataire, incapable que j'étais, vu mes maigres ressources, d'assumer seul les charges financières d'un logement décent, je pense que j'aurais tourné les talons. J'aimerais pouvoir vous dire que j'ai immédiatement décelé, dans son attitude, dans son regard, cette espèce d'étincelle qui définit l'individu hors du commun, ou que j'ai distingué comme une aura particulière émanant de Sherlock Holmes, mais... ce ne fut pas le cas. Il faut vous dire que, encore fragile des nerfs suite à ma participation à la seconde campagne d'Afghanistan, j'étais extrêmement las, on pourrait presque dire "usé". Pour tout vous avouer, je me sens plus jeune, de corps et d'esprit, aujourd'hui qu'à l'époque. Et pourtant, comme vous le savez sûrement, je n'avais pas trente ans.

JR : A quel moment avez-vous pris conscience des "dons" particuliers de Sherlock Holmes ?

Dr. W : C'est venu petit à petit. Au début de notre cohabitation, mon opinion à son propos n'a guère évolué. J'ignorais totalement sa profession et il me paraissait être une espèce de farfelu, avec des manies étranges, comme celle consistant à jouer du violon à n'importe quel heure du jour ou de la nuit. Je dois toutefois reconnaître que Holmes commençait à exercer une espèce de fascination sur moi. En réalité, dans mon cas, la médecine n'a jamais été une vocation. Vous savez ce que c'est, les pressions familiales, l'obligation de se trouver une situation stable, autant du point de vue financier que de celui "de la position sociale enviable", ce genre de choses. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours noirci des pages et des pages dans des carnets, voire sur des bouts de papiers qui traînaient. Mon rêve "secret" était de devenir écrivain. Dès mon enfance, j'inventais des histoires de chevalerie, truffées de demoiselles en danger, de félons, de héros sans peur et sans reproches... c'était très mauvais, pour être tout à fait franc ! Ensuite, vers l'adolescence, j'ai tenté de me diriger vers la poésie. Diverses demoiselles de mon entourage ont connu l'honneur douteux d'être les bénéficiaires de mes vers de mirliton. C'était, si la chose est possible, encore plus lamentable que les contes moyenâgeux de mon enfance. Je sentais qu'il me fallait écrire en prise directe avec la réalité et oublier les dragons, les donjons et les poisons foudroyants. Ceci dit, en ce qui concerne les poisons foudroyants, j'ai tout de même été servi dans les années qui ont suivi ! Bref, Holmes commençait à me fasciner en tant que personnage littéraire potentiel. Je me mis à prendre des notes, sans trop savoir où j'allais. Pour en revenir à votre question, c'est suite à la lecture d'un article intitulé pompeusement "Le livre de la vie" et à la conversation a! vec Holmes qui en découla, que je pris conscience de ses dons pour l'observation et la déduction... ou plutôt l'induction. C'est aussi à ce moment qu'il me parla de son métier : détective conseil. De nos jours, il n'y aurait pas de quoi être étonné ! Il me semble que nous vivons une époque, si j'en crois les comptes rendus des journaux, où il y a davantage de détectives que de criminels ! Mais, en ce temps-là, Holmes était, si j'ose ainsi m'exprimer, le seul sur le marché. Bref, je me trouvai rapidement entraîné à sa suite dans l'affaire que j'ai relatée quelques années plus tard sous le titre de "Etude en rouge". Le reste appartient à l'Histoire...

JR : Comment en êtes-vous venu à faire office de "bras droit" de Sherlock Holmes ?

Dr. W : Vous savez, j'ai toujours été ce qu'il est convenu d'appeler un homme d'action. Indépendamment de mes désirs liés à l'écriture, j'ai toujours eu le goût de l'aventure, du danger. Je suppose que le fait de me retrouver à Londres après avoir essuyé les balles jézailles sur le champ de bataille de Maiwand n'avait rien d'une perspective palpitante. Et, comme je vous le disais, je cherchais à ce que mon écriture soit en prise directe avec la réalité. Or, quel meilleur moyen de raconter des aventures ancrées dans cette réalité que de les vivre au préalable ? Holmes m'a, en quelque sorte, fourni l'occasion, non seulement de mettre finalement en forme mes velléités littéraires, mais aussi d'échapper à une certaine banalité de l'existence, peu en rapport avec ma nature... disons "chevaleresque".

JR : Quel était exactement votre rôle dans cette association avec Sherlock Holmes ? On a parfois tendance à vous considérer comme une sorte de faire-valoir, utilisé par Holmes afin que son intelligence hors du commun brille davantage !

(Le docteur Watson rit de bon coeur)
Dr. W : Je sais, je sais ! Il faut avouer que je ne suis d'ailleurs, en tant que biographe de Sherlock Holmes, pas tout à fait étranger à cet état de fait. A partir du moment où j'ai décidé de mettre en avant les talents particuliers de Holmes, il me paraissait nécessaire de... comment dire ? De minimiser mes propres mérites ? En tout cas de me faire le plus discret possible. Il n'était pas question de tirer la couverture à moi. Je regrette d'ailleurs de m'être laissé aller à trop de confidences concernant, entre autres, mon premier mariage. Ce n'est pas (du moins je le crois) ce que le lecteur attendait. Si Holmes n'y avait fait allusion, au cours d'une affaire qu'il a, exceptionnellement, relatée lui même, personne ne saurait, à l'heure actuelle, que je suis remarié ! Il était préférable, en tant que "personnage", que je m'efface devant le génie de Holmes. Quitte, parfois, par pur artifice littéraire, à me faire passer pour plus idiot (disons:plus obtus) que je ne le suis. Quant à mon rôle exact dans notre association... je pense que, à sa manière, Holmes s'appuyait sur moi. Il considérait mon solide bon sens comme une sorte de reflet de la manière de voir d'une certaine classe de la société. J'étais, en quelque sorte, un baromètre. Un "microcosme à moi tout seul". (Il rit à nouveau) En m'observant, en notant mes réactions dans telle ou telle circonstance, il avait une idée assez juste de ce que l'on pourrait appeler "l'opinion populaire"... pour un individu fasciné par l'observation du genre humain, il faut croire que je suis une espèce de sujet universel. Tous en un, un en tous, pour paraphraser Dumas ! Mais, bien entendu, il n'y avait pas que cet aspect qui entrait en jeu. Il y a ce goût pour l'action, que j'ai déjà souligné : Holmes était ravi d'avoir à ses côtés quelqu'un qui sache "faire le coup de poing" ou "le coup de feu" à l'occasion. Mais je crois ! aussi que... comment dire ? Holmes comptait sur moi, avant tout, parce que... parce que je palliais certaines de ses lacunes, pourrait-on dire.

JR : Qu'entendez-vous par là ?

Dr. W : Et bien... Sherlock Holmes, de son propre aveu, a toujours été attiré par l'insolite. Ce qui l'intéressait, plus que toute autre chose, lorsqu'une affaire lui était soumise, c'étaient les caractéristiques "grotesques", hors du commun, bizarres. Il faisait peu de cas de l'aspect humain. Le "comment" avait pour lui bien plus d'importance que le "pourquoi". Quoique... non ! Ce n'est pas exactement ce que je veux dire. Il s'intéressait davantage aux assassins qu'aux victimes ? J'ai du mal à exprimer clairement ce sentiment que je ressens pourtant confusément depuis des années. Toujours est-il que je suis à peu près certain que Holmes, bien qu'il ne l'eût jamais admis, me considérait comme la part "humaine" de notre duo. Peu enclin aux sentiments, très mal à l'aise au niveau des relations sociales, il comptait sur moi pour pallier ce manque. Cela pouvait consister, de ma part, à simplement mettre nos clients à l'aise, ce à quoi Holmes ne parvenait pas toujours. Voire à constituer une sorte de passerelle entre eux et lui. Si vous voulez, il pouvait déceler du premier coup d'oeil que quelqu'un avait, par exemple, fait un séjour en Chine ou avait servi dans la marine marchande mais, en dehors de cela, il était comme un enfant face aux... aux secrets de l'âme ? Il ne connaissait pas (et, pour autant que je le sache, il ne connaît toujours pas) le sentiment amoureux, pour ne parler que de cet aspect des relations humaines. Excusez-moi mais je sens que je m'embrouille quelque peu. En résumé. je crois qu'il savait très bien, malgré ses assertions comme quoi "son corps n'était que l'appendice de son cerveau", qu'il... qu'il avait besoin d'un coeur. J'étais ce coeur, si je puis me permettre cette image osée !

JR : Je vois, docteur, que cet aspect de vos relations avec Sherlock Holmes vous met mal à l'aise. Je vais vous poser une question d'ordre plus général, si vous préférez. De toutes vos aventures aux côtés de votre ami, quelle est celle qui vous a semblé la plus dangereuse ? Ou la plus palpitante, c'est selon ?

(Manifestement soulagé)
Dr. W : Je garde un souvenir assez abominable de l'histoire que j'ai relatée sous le titre de "La bande mouchetée". Des années plus tard, j'en ai encore le frisson rien que d'y penser... cette attente interminable, puis l'irruption de cette... cette chose horrible ! Et, bien sûr, l'affaire Baskerville a atteint des sommets dans l'horreur ! Il y a d'ailleurs pas mal de points communs dans la façon dont les deux criminels, à plusieurs années d'intervalle, ont monté leur infâme machination !

JR : J'espérais un peu, je vous l'avoue, que vous me parleriez d'une de ces affaires n'ayant jamais été relatées mais auxquelles vous avez fait allusion au détour de l'une ou l'autre page.

(soudain grave)
Dr. W : N'y comptez pas, jeune homme ! Si ces affaires sont restées ignorées du public, c'est qu'il y a des raisons. N'y voyez surtout pas, comme certains n'ont pas hésité à le faire, un artifice littéraire destiné à "appâter le lecteur" ou à étoffer la carrière de Holmes (comme si elle avait besoin de ça ! )... j'y ai uniquement fait allusion, "au détour de l'une ou l'autre page", comme vous dites, pour rappeler à certaines personnes que ce qu'elles redoutent par dessus tout (la publication de ces affaires, justement) dépend uniquement de moi ! Et de Sherlock Holmes, bien entendu !

JR : Je ne voulais pas vous froisser.

Dr. W : Ce n'est pas le cas. Mais je préfère que les choses soient claires.

JR : Pourriez-vous me parler de Mycroft Holmes ? Vous vous êtes montré plutôt évasif à son sujet.

(après un silence prolongé)
Dr. W : Il y a des raisons à cela. En réalité, je connais très peu Mycroft Holmes. Nous ne nous sommes pas vus très souvent et c'est un personnage peu expansif. Ce que j'en sais, je l'ai transcrit dans mes comptes rendus. Holmes parlait très peu de son frère, ou de sa famille en général. Pour être honnête, je n'ai jamais éprouvé une sympathie débordante à l'égard de l'aîné des Holmes. Sans doute s'agit-il d'une forme de jalousie de ma part ! J'ai encore du mal à accepter que Mycroft ait été au courant des agissements de son frère après l'affaire des chutes du Reichenbach et qu'il m'ait laissé dans l'ignorance durant des années ! Certes, cela peut s'appliquer à Sherlock Holmes lui-même ! J'ai eu du mal à lui pardonner cette... légèreté ? Ce manque de confiance ? Cependant, Holmes a fait sa réapparition à un moment (le docteur Watson s'interrompt brusquement)... soit ! Je ne vais pas revenir sur les circonstances pénibles qui ont entourés la réapparition de Holmes ! Disons simplement que j'avais bien besoin d'un dérivatif et que mon ami revenait au bon moment ! Et puis... il est mon ami, justement ! Mycroft Holmes, pour autant que je le sache, n'est l'ami de personne !

JR : En certaines circonstances, Mycroft Holmes "est" vraiment le gouvernement ?

Dr. W : J'ai dit tout ce que je savais à ce sujet. D'ailleurs, je me demande si je n'ai pas trop parlé, une fois de plus. Toujours est-il que je ne tiens pas à revenir là-dessus. Et, autant vous prévenir, je ne répondrai pas non plus à des questions concernant le professeur Moriarty. Il est inutile de revenir sur cette pénible histoire. Moins on y fera allusion et mieux cela vaudra !

JR : Vous pensez que Sherlock Holmes vous a dit la vérité quant à ses occupations durant cette période ?

(de plus en plus échauffé)
Dr. W : Je ne vois pas pourquoi il m'aurait menti ! Certes, je ne vois pas non plus pourquoi il n'a pas jugé bon de m'avertir qu'il était toujours vivant durant tout ce temps ! C'est un "détail" à prendre en considération ! Pour tout vous dire, je suis conscient que certains épisodes ne tiennent pas la route dans ce que Holmes m'a raconté à son retour mais... et bien cela m'est parfaitement égal ! Si des gens veulent absolument se pencher sur le récit de Holmes (que je me suis contenté de retranscrire fidèlement) afin de lire entre les lignes et d'avancer des hypothèses plus ou moins farfelues, grand bien leur fasse ! En ce qui me concerne, Holmes a fait ce qu'il m'a dit... ou il m'a dit ce qu'il a fait, si vous préférez ! Maintenant, libre à vous de penser qu'il est en réalité allé au Far West et a piégé les frères Dalton, ou je ne sais quelle ineptie du même acabit. Si vous faites partie des personnes qui s'imaginent que Holmes est vraiment mort dans le gouffre du Reichenbach et qu'il a été remplacé par un imposteur, je vous signale tout de même que, ainsi que nous le disions ce tantôt, je ne suis pas un imbécile : si Holmes n'était pas Holmes, croyez-vous vraiment que j'aurais été dupe ? Quant aux allégations comme quoi j'aurais purement et simplement inventé mes derniers comptes rendus, on évite en général d'en parler devant moi. Ce sont des choses qui se chuchotent dans mon dos. Un homme averti en vaut deux !

JR : Mais... vous êtes en train de menacer de me casser la figure, si je comprends bien ?

(interloqué)
Dr .W : Euh... je me suis peut-être laissé emporter jeune homme ! Je vous prie de m'excuser. Finalement, je ne sais si cet interview était une très bonne idée. Je ne suis pas le client idéal pour ce genre d'exercice : entre les choses que je ne peux pas dire, celles que je ne veux pas dire et celles qui éveillent en moi des souvenirs douloureux, il risque de ne pas rester grand-chose pour vous permettre d'écrire un article conséquent ! Afin d'en terminer, si vous le voulez bien, avec les sujets "qui fâchent", M. Ferguson...

JR : Robertson.

Dr. W : Excusez-moi, encore une fois. Je n'ai jamais eu la mémoire des noms... ni des dates, d'ailleurs. Ce qui peut s'avérer gênant quand on s'est, en quelque sorte, institué biographe d'un personnage tel que Holmes. Il m'a toujours fallu prendre des notes et, comme j'ai une écriture assez brouillonne, ainsi, parait-il, que la plupart des médecins, il m'est arrivé d'avoir du mal à me relire et de commettre d'inoffensives erreurs à propos desquelles certains ont, une fois de plus, beaucoup glosé. Je vous disais donc, M. Robertson, que, pour en terminer avec les sujets qui "fâchent", je me propose de devancer une question qui, je le sens depuis un moment, ne va pas tarder à sortir de votre chapeau. Elle concerne les rapports de Sherlock Holmes avec la drogue. Voila encore un des sujets que je regrette d'avoir amené moi-même sur le tapis ! Dans le fond, Holmes avait raison : les comptes rendus de ses affaires auraient gagné à revêtir une forme moins mélodramatique. La drogue fait partie de ces "détails" que j'ai ajoutés pour donner du relief au personnage. Non qu'il n'en ait pas abusé à certains moments, mais... dans le fond, cela ne regardait personne. Il était inutile que les lecteurs fussent au courant de ce travers qui, avouons le, n'a jamais interféré sur sa capacité à résoudre les énigmes les plus complexes. A partir du moment où mon but était de mettre en lumière les facultés de mon ami, tout ce contexte "romantique" que j'ai tissé autour de lui ne pouvait que nuire à la démonstration. C'était l'arbre qui cachait la forêt. La preuve en est que l'on m'interroge rarement sur tel ou tel point de détail concernant un raisonnement particulier de Holmes, alors que des éléments anecdotiques, comme ce fameux penchant pour la cocaïne, semblent exercer une fascination morbide sur mes lecteurs. D'un autre côté, il faut bien avouer que ma manière d'écrire a sans dou! te fait plus pour la réputation de Holmes, auprès du grand public, que si je m'étais cantonné à des comptes rendus, secs, abrupts... impersonnels. C'est en tout cas ce que je me dis quand il m'arrive de me faire trop de reproches. Des relations purement scientifiques des faits auraient intéressé certains spécialistes mais la réputation de Holmes n'aurait jamais franchi quelques cercles, assez restreints, d'initiés. Or, mon idée était de faire partager le génie de cet homme à un maximum de lecteurs, dans toutes les couches de la société, et non pas d'en réserver la primeur à une sorte d'élite intellectuelle. Il n'en demeure pas moins vrai que je regrette de m'être appesanti plus que de raison sur certaines excentricités, comme la fameuse solution à 7 % de cocaïne. D'autant que cette "dépendance" à la drogue a été fortement exagérée par ceux qui se sont penchés sur le sujet. Si vous lisez attentivement mes comptes rendus, vous vous apercevrez que Sherlock Holmes n'a succombé à cette "manie", ou à ce "vice" si vous préférez, que durant une période somme toute assez courte.

JR : Pour aborder un sujet plus léger, parlez-moi de Mrs. Hudson...

Dr. W : Que diable voulez-vous que je vous dise au sujet de Mrs. Hudson ?

JR : Et bien, elle est quand même le troisième membre du duo, si je puis me permettre...

Dr .W : Ah ? C'est une étrange façon de voir les choses, M. Ferguson !

JR : Robertson.

Dr. W : Robertson ? Vous êtes sûr ? J'aurais juré que c'était Ferguson ! Quoi qu'il en soit, je vous soupçonne d'avoir un esprit encore plus romantique que le mien ! Ecriviez vous des poèmes durant votre adolescence ? (il rit) ... Mrs. Hudson était notre logeuse, point final. Pour le peu que j'en sais, elle était veuve bien que je ne l'aie jamais entendu faire la moindre allusion à un mari éventuel. Elle nous servait les repas et s'arrachait les cheveux quand Holmes se livrait à l'une ou l'autre expérience chimique nauséabonde ou tirait au revolver sur les murs du salon ! Je ne voudrais pas paraître insensible, ou snob, mais honnêtement, je n'ai jamais prêté une attention particulière à Mrs. Hudson. Sincèrement, en dehors des formules de politesse habituelles ou de divers compliments à propos de sa cuisine, je ne pense pas avoir réellement adressé la parole à Mrs. Hudson plus d'une douzaine de fois au cours de toutes ces années durant lesquelles Holmes et moi avons habité au 221b, Baker Street. Elle introduisait parfois les visiteurs, allait et venait dans l'appartement avec son plateau de thé ou son chiffon à poussière... et c'est à peu près tout ce que j'ai à en dire. Je suis très étonné que vous la considériez comme le "troisième membre du duo" dans la mesure où, en dehors du fait de héler un cab de temps à autres, elle n'a jamais participé activement à aucune des affaires de Sherlock Holmes. Et, sincèrement, je ne crois pas en avoir fait un "personnage" au relief particulier. Mrs. Hudson, si vous me permettez cette expression, faisait partie des meubles. Ca m'a pris plusieurs jours pour remarquer la différence lorsque, à la suite de je sais quelle affaire de famille, elle s'absenta de la capitale et se fit remplacer durant quelques temps par une certaine Mrs. Reynolds... ou Turner, je ne sais plus, un nom de peintre en tout cas ! Vraiment, je suis désolé de vous d! écevoir, mais je n'ai strictement rien à dire de plus au sujet de Mrs. Hudson !

JR : Peut-être pourrez-vous, dans ce cas, m'en dire un peu plus quant aux relations qui unissaient Irene Adler et Sherlock Holmes ? Est-il vrai qu'il était amoureux d'elle ?

Dr. W : Cette fois, le doute n'est plus permis : vous écriviez des poèmes durant votre adolescence ! Je vous ai déjà dit, et je le répète, que Holmes n'a jamais ressenti de sentiment amoureux pour qui que ce soit. Irene Adler ! Et pourquoi pas Mrs. Hudson tant qu'on y est ?!? Irene Adler était une aventurière. Elle a tenu Holmes en échec au cours de cette affaire, dont vous vous souvenez sûrement, qui mettait en cause (légère hésitation de la part du docteur Watson)... le roi de Bohême. Après ça, des esprits romantiques ou distraits - car il faut vraiment avoir lu mon compte rendu en diagonale pour aller imaginer une idylle entre Holmes et Irene Adler - se sont mis à broder autour de cet épisode. Bon, on pourrait dire, une fois de plus, que c'est ma faute ! Quel besoin avais-je de rajouter ce détail mélodramatique comme quoi "pour Sherlock Holmes, Irene Adler était LA femme" ? Holmes s'est trouvé, dans ce cas précis, devant un adversaire redoutable et il se trouve que cet adversaire était une femme. Et cette femme lui a infligé un cinglant camouflet ! Or, comme vous le savez, à moins que mes textes ne soient écrits en chinois, ce que je commence réellement à croire, mon ami n'a jamais porté en haute estime l'intelligence du beau sexe. Tout au plus lui accordait-il une certaine malignité et un sens inné de la ruse, de la dissimulation. Irene Adler lui a démontré qu'il s'était trompé et, comme Holmes n'est pas homme à revoir ses conceptions bien arrêtées concernant les femmes en général, il a préféré considérer Irene Adler comme une sorte d'exception. Vous allez être choqué mais, en fait, il admirait Irene Adler parce qu'il la considérait comme... oui, comme la seule femme intelligente qu'il ait jamais rencontré et qu'il rencontrerait jamais ! A ma connaissance, Holmes et "la" Adler ne se sont jamais revu après cet épisode. A présent, s'il! plaît à certaines de mes lectrices d'imaginer que...

JR : Et, quid du cas de miss Faulkner ?

Dr. W : Euh... qui diable est cette miss Faulkner ?

JR : La jeune femme que Sherlock Holmes épouse à la fin de la pièce de William Gillette inspirée de vos écrits.

Dr. W : Houlà ! Mais vous mélangez tout, mon ami ! Cette miss Faulkner n'a jamais existé ! Je n'ai strictement rien à voir avec cette pièce ! Elle est issue d'une collaboration entre ce comédien américain et mon agent littéraire, sir Arthur Conan Doyle ! Et aucun des deux n'a jugé bon de me consulter ou de consulter le principal intéressé ! Il n'y a pas une ligne de ma plume dans cette pure fiction ! Cela n'a d'ailleurs pas empêché Holmes de me faire la tête pendant plusieurs mois, comme si j'étais le principal artisan de cette farce ridicule ! Evitons d'aborder ce sujet qui m'a d'ailleurs valu, de mon propre chef cette fois, une brouille sérieuse avec Conan Doyle... bien que les choses se soient tassées depuis.

JR : Puisque nous parlons des femmes, je souhaite évoquer la mémoire des victimes de celui que l'on a surnommé "Jack l'éventreur". Comment se fait-il que Sherlock Holmes n'ait pas enquêté sur cette affaire qui a pourtant choqué le tout Londres en 1888 ?

Dr. W : Dites donc, vous avez l'art de passer d'un sujet à l'autre sans me laisser respirer, jeune homme ! Et, en plus, je vous vois venir : vous imaginez sans doute que Holmes a bel et bien enquêté en secret et que, sans en avoir l'air, je vais vous révéler l'identité de cet immonde personnage dont les forfaits ont ensanglanté Whitechapel ! Et bien, vous en serez pour vos frais : je ne suis au courant de rien. Et, pour ce que j'en sais, Sherlock Holmes non plus. Il faut comprendre que ces meurtres sordides n'avaient, de par leur nature même, rien pour attirer l'attention de mon vieil ami. Qu'est-ce qui a toujours fasciné Holmes ? Les affaires présentant des éléments bizarres grotesques, aptes à lui permettre d'utiliser ses extraordinaires facultés tout en... oui, tout en s'amusant ! Le terme peut choquer mais je n'en trouve pas d'autre. Holmes a toujours eu besoin d'affaires qui l'amusent, d'une certaine façon. Qui sortent de l'ordinaire. Des prostituées éventrées, très peu pour lui ! En fait, je crois aussi qu'il n'a jamais pris cette histoire très au sérieux. Il la considérait plus ou moins (ce en quoi, à mon humble avis, il avait tort) comme un canular de journaliste. Des crimes crapuleux dans l'East End, il y en a toujours eu, avant et après l'affaire de l'éventreur. A l'époque, Holmes n'a pas prêté une attention particulière au fait que le modus operandi de ces crimes avait quelque chose de particulier, comme une sorte de rituel. Sinon, cela aurait peut-être pu l'intéresser. Les échos de ces actes barbares nous arrivaient à Baker Street alors que Holmes était penché sur des affaires, certes plus anecdotiques au regard de l'Histoire, mais qui lui semblaient plus dignes de son attention. Il faut vous dire que Sherlock Holmes, et, en cela, il n'est d'ailleurs pas un cas isolé, est un gentleman à la morale passablement rigide. Je ne dirais pas que les prostituées lui semblaient mériter l! eur sort, ce serait fortement exagéré ! En tout cas, il les considérait, tout au plus, comme un mal nécessaire sur le plan social. Sur le plan humain, je suppose que ces pauvres femmes lui semblait aussi étrangères que ne le seraient les habitants d'une autre planète ! En d'autres termes, la moindre Lady ayant perdu un chapeau dans des circonstances étranges (dans une pièce fermée où elle se trouvait seule avec trois chats, par exemple, comme dans le cas de Miss Violet Torrigton, que je raconterai sans doute un jour) avait plus de chances d'attirer l'attention de Sherlock Holmes, voire de susciter sa compassion, qu'une légion de prostituées éventrées ! Ne faites pas cette tête, M. Ferguson !

JR : Robertson.

Dr. W : Oui, bien sûr : Robertson ! Je n'ai pas la mémoire des noms... euh, mais je l'ai peut-être déjà dit ? Je vois à votre expression que vous êtes déçu. Vous étiez sûr que Sherlock Holmes avait résolu l'énigme de l'éventreur, n'est-ce pas ? Et bien non ! Je sais ; une partie de vous (et pas la meilleure partie, selon moi) se dit que mon ami a certainement enquêté à mon insu et résolu le mystère sans m'en parler. C'est toujours possible, bien sûr. Mais pourquoi aurait-il agi de la sorte ? Pour protéger quelqu'un ? Pour me protéger, moi, peut-être ? Franchement, je n'y crois pas du tout ! Je ne peux, évidemment, pas vous empêcher de penser ce que vous voulez. Pour en terminer avec cette histoire de Jack l'éventreur, n'oubliez pas que l'enquête avait été confié à l'inspecteur Frederick Aberline, qui n'était pas un familier de notre salon de Baker Street.
Jamais, à ma connaissance, il n'a fait appel aux compétences de mon compagnon, qu'il devait, je suppose, tenir en piètre estime. L'affaire eût été confiée à Lestrade, par exemple, que Sherlock Holmes s'y fût peut-être trouvé mêlé d'une façon ou d'une autre.

JR : A propos de l'inspecteur Lestrade, comment expliquez-vous le mépris dont Sherlock Holmes a toujours fait preuve vis-à-vis de la police officielle ?

Dr. W : "Mépris" est un terme trop fort, à mon avis. Holmes a beaucoup d'admiration (dans la mesure de ses possibilités) pour l'inspecteur Hopkins, par exemple. Ce sont surtout les Lestrade, Jones, Gregson et consorts qui l'énervaient au plus haut point ! En fait, il faut se rappeler que Sherlock Holmes a toujours été, avant tout, un esprit scientifique, un chercheur, un novateur. Ce n'est pas la police qu'il méprisait mais les méthodes par trop conventionnelles de certains de ses représentants. Un peu à la manière dont ces peintres dits "modernes" (bien que leurs "recherches" soient plus discutables, si vous voulez mon avis), sûrs d'apporter un vent de nouveauté dans le domaine de l'art, regardent d'un oeil condescendant toute oeuvre qu'ils considèrent comme trop académique.

JR : Une dernière question, docteur Watson, car je ne voudrais pas abuser de votre temps. Ne croyez-vous pas que la retraite anticipée de Sherlock Holmes, officiellement pour s'adonner à l'apiculture, cache autre chose ? Une mission secrète pour le compte du gouvernement, par exemple ?

(Il rit a gorge déployée)
Dr. W : Mais où diable allez-vous chercher tout ça ?!? "Une mission secrète" !?! Et puis quoi encore ?

JR : Pourtant... cette passion subite pour les abeilles ?

Dr. W : Pourquoi "subite" ? Vous oubliez que les centres d'intérêt de Holmes ont toujours été très variés. Ne parlons que du plus évident : la musique. Il faut se rappeler que Holmes, parmi les diverses monographies qu'il a rédigées, n'a pas abordé que des sujets liés à son métier d'enquêteur. Son essai sur les motets polyphoniques de Lassus est très prisé dans les milieux autorisés. Alors, pourquoi pas les abeilles ? Pour tout vous dire, cela faisait un bon moment que mon vieil ami était continuellement plongé dans de gros volumes consacrés à ces répugnants insectes. Et ce n'est pas si étonnant : encore une fois, il prétend y retrouver une sorte de version en réduction de notre société, avec ses habitudes ou ses tares. Holmes, une fois de plus, s'est lancé dans l'observation du comportement des individus... les abeilles ont remplacé le genre humain, c'est tout. Et si la retraite "anticipée" de Sherlock Holmes vous parait si choquante, c'est que vous ne l'avez pas entendu, comme moi, se lamenter à longueur de journée à propos du fait que "les grands criminels n'existent plus" ! En réalité, ça ne m'a pas du tout étonné quand il m'a annoncé son intention de se retirer dans le Sussex.

JR : Je vous remercie de votre patience, docteur Watson. Il est temps, à présent, de vous laisser rejoindre votre épouse...

Dr. W : Euh... nous pouvons peut-être boire encore un verre ? Rien ne me presse vous savez. Je suis en vacances.

JR : Si vous voulez. Une toute dernière question, hors interview : si, pour une raison quelconque, Sherlock Holmes sortait de sa retraite, puis-je compter sur vous pour me tenir au courant de ses activités ?

Dr. W : Vous pensez bien que, si cela devait arriver, je m'en réserve la primeur, M. Ferguson... c'est bien Ferguson, n'est-ce pas ?

(Avec tous mes remerciements à Yerma pour les diverses corrections)



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