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Accueil » Fictions » L'affaire de la lumière qui tue
par
Jean Effer
Ses autres fictions
L'affaire de la lumière qui tue Mars 19, 2007

Londres, 3 septembre 1939

De toutes les affaires que nous ayons eues à résoudre, Holmes et moi, celle dont il est question ici aura été, sans nul doute, la plus mystérieuse qu'il nous ait jamais été donnée de vivre. A ce jour, elle demeure non élucidée, malgré tout le génie de mon ami, et le demeurera probablement, preuve s'il en est de sa singularité troublante. Si j'ai attendu tout ce temps pour en parler, c'est moins par souci de ne pas porter ombrage à sa réputation sans tâche que par égard à l'admiration que je porte envers celui qui a su, tout au long de sa vie, mettre son intelligence au service du bien et de la vérité.
Maintenant qu'il est mort et, qu'en cette année qui s'annonce la plus terrible de l'histoire de ce siècle, je supporte de moins en moins la vieillesse indécente et solitaire de mes quatre-vingt-dix ans, je pense qu'il est grand temps pour moi de lever le voile sur ce que je ne m'explique toujours pas, dans le seul but, peut-être, de soulager ma conscience.
J'ai extirpé ces quelques feuillets d'une malle en fer blanc portant cette inscription dont la désuétude m'arrache un sourire amer, « John H. Watson, docteur en médecine démobilisé des Indes », et je vous les livre dans leur intégralité, sans censure ni remords.

Tout a commencé par un fait divers dans le journal qui accapara l'attention de Sherlock Holmes toute une matinée, contrairement à son habitude qui était de jeter un coup d'œil apparemment distrait sur une nouvelle sensationnelle puis d'abandonner très vite cette piste pour une autre, son esprit fulgurant faisant le lien à travers le vide qui existait entre deux éléments à priori étrangers, échafaudant des hypothèses, entrevoyant déjà de possibles solutions.
Pour lors, il s'était engoncé dans son fauteuil préféré, revêtu d'un plaid, las, délaissant même son violon, jetant de temps à autre un regard maussade à travers la vitre. Mais je doutais alors qu'il eût véritablement conscience de la pluie qui tombait sur Baker Street. Holmes était très nerveux ces derniers temps, depuis qu'il avait décidé de se défaire totalement de sa pulsion morbide pour la drogue. Je le sentais tendu à l'extrême, ses longues mains maigres agrippées sur les accoudoirs lacérés. Du reste, c'était tout ce que j'apercevais de lui lorsque sa voix, soudain, me transperça, éclatante de vigueur et de lucidité, mais comme se parlant à elle-même, en aboutissement d'une longue pensée secrète :
- Vous entendez ça ? Tout ceci est tellement grotesque que cela cache à coup sûr quelque chose de bien plus effroyable encore !
Puis, alors que je songeai à peine à lui répondre, par quelques sentences laissant libre cours à ses développements éventuels, il ajouta :
- Voyons, nous avons un train pour le Sussex dans moins d'une heure au départ de Victoria. Pressons-nous Watson ! Le temps qui nous reste est on ne peut plus précieux !
Avisant, au bas de l'escalier, Ms Hudson qui rentrait trempée des commissions, il lui annonça que nous ne serions rentrés que le surlendemain, au plus tôt, ce qui la laissa contrite. Je suivis Holmes avec peine, car il ne m'avait laissé que peu de temps cette fois pour enfourner un peu plus que le strict nécessaire dans la vieille sacoche en cuir que j'avais toujours à portée de main, en prévision de semblables départs précipités.
Le voyage fut morose, ce qui annonçait une enquête des plus difficiles, Holmes ne desserrant les dents de sa pipe qui empestait le compartiment que pour répéter :
- Vraiment grotesque ! Ou alors…
A peine étions nous arrivés à destination que mon triste compagnon de voyage, bondissant du wagon encore en marche tel un diable sortant de sa boîte, alla quémander au guichet le plus proche, dérangeant manifestement un employé des trains qui finissait sa sieste. Au bout d'un instant, celui-ci, un vieux monsieur aux moustaches grisonnantes, sortit de sa guérite malgré une apparente réticence. Montrant le ciel, il agita alors les bras en tous sens dans une mimique assez ridicule, manifestement pour appuyer la réponse qu'il fit à Holmes. Ce dernier, après avoir vivement remercié le cheminot, revint vers moi, l'air épanoui, un sourire qu'il avait du mal à masquer au coin des lèvres.
- Et bien ? fis-je, attendant l'explication logique qui devait suivre, n'ayant rien pu capter de la conversation.
- Il a fait beau toute la matinée et jusqu'à maintenant. Et cette nuit le ciel était particulièrement clair.
- Et alors ? m'exclamai-je, tandis que, me débarrassant de ma sacoche mal refermée, Sherlock filait déjà vers la place de la gare en quête d'un taxi.
- Et alors, les traces sont encore là.
- Mais quelles traces, Dieu du ciel, Holmes ? !
Dans le taxi qui nous conduisait à environ dix milles de là, à travers des routes sinueuses et toutes semblables, Holmes reprit ce qui n'était en définitive qu'un monologue dans lequel je n'intervenais qu'occasionnellement.
- Voyez-vous Watson, notre chance c'est qu'il n'ait pas plu ici comme à Londres. Vous semblez surpris ? Vous pensiez sans doute que j'étais trop absorbé pour ne pas remarquer ce déluge ? Vous me sous-estimez mon cher. Vous me direz, si, si, vous me direz, pourquoi n'avoir pas téléphoné à l'Office météorologique pour vous enquérir du temps qu'il faisait ici-même ? A vrai dire, je n'ai jamais eu confiance dans cet institut pseudo scientifique. Un jour, peut-être, serons-nous en mesure de prédire le temps qu'il fera en n'importe quel point du globe mais cela nécessiterait de telles données et tant de calculs que cela me semble peu probable. Mais je m'égare… C'est donc une chance qu'il n'ait pas plu du tout localement – le cheminot a été formel sur ce point – sinon des preuves capitales de notre affaire auraient disparu, rendant nos investigations impossibles.
- Mais enfin de quelles traces parlez-vous Holmes, pour l'amour du ciel !
- De celles de l'échelle, bien sûr, ou plutôt de ce qu'un journaliste à la solde d'une police sans imagination veut nous faire prendre pour une échelle. Mais tenez, lisez donc par vous-même afin de vous forger une opinion et vous serez assez aimable de me livrer ensuite vos propres conclusions.
Tout en me méfiant de cette camaraderie ostentatoire dont faisait preuve Holmes à mon endroit – car il avait généralement à ce stade de l'enquête plus d'une longueur d'avance sur tout raisonnement normalement élaboré et ne se privait pas de le faire savoir – je m'emparai du journal du matin qu'il me tendit, plié de façon à ce que l'article qu'il avait lu seul à Londres me saute immédiatement aux yeux. Je parcourus l'entrefilet, détaillé malgré le nombre de lignes :

« Evénements tragiques à Fulworth.
Hier soir, peu après 23 heures, le quinquagénaire Timothy Ferguson a été tué à son domicile d'un coup de carabine tiré en plein cœur. L'assassin a perpétré son forfait alors que Mr Ferguson, fermier bien connu dans la région, était dans sa chambre, au premier étage. Sa gouvernante, Miss Backley, qui dort, elle, au rez-de-chaussée, avait été réveillée par une forte lumière mais n'a pas osé intervenir lors de l'échange de coups de feu. Il est en effet probable que le coupable se sera approché de la façade avec une lampe torche, puis aura visé sa cible depuis le haut d'une échelle, dont on a relevé des traces à quelques pas de la fenêtre de la chambre. Sa victime, quant à elle, a tenté, en vain, de riposter en tirant à son tour avec son propre fusil.
La police a arrêté tôt ce matin Harry Witness, 22 ans, trouvé ivre mort dans le pub d'un village voisin. Le dénommé Witness travaillait comme apprenti à la ferme. Il est soupçonné d'avoir tué Mr Ferguson par amour pour son épouse, Lady Elena Ferguson, une jolie femme de vingt ans de moins que son mari. On a d'ailleurs retrouvé un mot écrit de sa main dans les poches de cet Harry, qui nie toujours les faits. Ce mot le conjurait de ne pas mettre ses menaces à exécution. Hélas, on sait qu'il n'en a rien été. »


- Et bien ? fit Holmes.
- Ma foi, j'avoue que je ne vois pas ce qui vous a mis dans un état pareil. A première vue, c'est bien d'un crime passionnel dont il s'agit. Qu'est-ce qui vous fait réagir dans cet exposé des faits, Holmes ? Qu'est-ce qui vous fait dire que c'est grotesque ? Son côté romantique, peut-être ?
C'était à mon tour de me moquer un peu.
- Relisez le passage sur l'échelle, fit Holmes qui semblait ne pas avoir relevé la pique à son égard. Si un voleur, ou un tueur, avait voulu s'introduire chez les Ferguson, l'échelle aurait été posée contre le mur. Or, les traces sont relevées à quelques pas de la façade. C'est illogique ! De plus, vouloir faire croire à un expert en balistique comme moi qu'on peut tranquillement viser quelqu'un, perché en équilibre, sans compter avec le recul d'une arme, cela ne tient carrément pas debout. Non, Watson, on cherche à cacher quelque chose, quelque chose d'atroce qui a poussé Miss Backley, la gouvernante, à se terrer au rez-de-chaussée. Mais quoi ? Peut-être est-il plus vraisemblable d'ailleurs qu'on n'ait pas cherché à cacher quoi que ce soit. Il est vrai qu'avec le peu d'effectifs dont dispose la police, aujourd'hui, elle est vite démunie pour approfondir ses enquêtes.
- Justement Holmes, j'y songe soudain, nous ne sommes pas chargés par elle de nous occuper de cette affaire, n'est-il pas vrai ?
- Exact, Watson, mais, si je veux éviter à cette honorable institution l'affront d'une erreur judiciaire aussi vulgaire que prévisible, il me faut agir comme si j'étais mandaté par notre cher ami Lestrade lui-même. Ah, ah !
Et il m'entraîna dans un rire, un de ses rires aussi précieux que rare. Le reste du voyage fut également joyeux. L'air de la campagne faisait manifestement le plus grand bien à Holmes, comme si celui-ci se débarrassait en même temps de toutes ces mauvaises substances accumulées par le passé. Il sifflota tout au long du chemin, à en casser les oreilles du chauffeur, et les miennes, jusqu'à ce qu'enfin nous arrivions à la ferme des Ferguson, à Fulworth.
Tandis que je réglai le taxi, Holmes traversa avec une présence toute seigneuriale la grande cour orientée sud, encerclée par le corps de ferme, un bâtiment – d'architecture modeste mais imposant de masse - en forme de U. On aurait pu croire que cet espace lui appartenait déjà. J'avais toujours admiré chez lui cette faculté de s'approprier les éléments extérieurs, comme si ce diable d'homme était à son aise partout. Sans perdre un instant, il se pencha vers le sol, un mélange hétérogène de petits cailloux et de terre sablonneuse.
- Venez voir, Watson.
Je m'approchai. Face à lui, deux marques circulaires bien nettes et profondes. Il extirpa une longue tige métallique rétractable de sa poche. Mais il avait besoin d'un témoin, votre serviteur en l'occurrence.
- Regardez bien, Watson, et suivez mon raisonnement. J'introduis la tige dans cette trace. Elle s'incline vers nous, non vers la ferme. De plus, elle est beaucoup trop espacée de la deuxième pour qu'il s'agisse des marques de deux montants. Enfin, à la distance de la façade où elles se trouvent – presque trois pas -, il est impossible qu'on ait pu poser là une échelle pour grimper au premier étage. Et là, Watson, un troisième trou identique ! Les trois empreintes forment un triangle équilatéral. Un tripode ? Ici ? Mais pour quoi faire ?
Puis il recula, contempla l'ensemble des trois traces et traversa la cour en tous sens, cherchant des yeux quelque chose, en particulier à proximité de la façade, s'approcha un bref instant de la fenêtre de l'aile de droite puis opina du chef, retourna au beau milieu de la cour et soupira profondément.
C'est à ce moment-là que, venue à notre rencontre de l'aile ouest en trottinant dans un peignoir à fleurs, une petite femme rondouillarde, affolée, finit sa course en se précipitant sur nous. Tandis que je me préoccupai de savoir comment nous allions entrer en matière, Miss Backley – car c'était bien la gouvernante – apostropha mon compagnon :
- Ah, enfin, la police ! Je vous attendais. Depuis ce matin, on a juste eu le droit à deux jeunes plantons débutants, à la morgue et à un journaliste imbu de lui-même. On se passerait bien de ces gens-là. Excusez ma tenue, mais je suis toute retournée, je n'ai pas encore pris le temps de me changer, Inspecteur…
- Tranquillisez-vous, notre enquête ne s'éternisera pas et nous vous laisserons récupérer de vos émotions, osa Holmes, profitant de la méprise. Parlez-moi plutôt des événements de la nuit. Qu'avez-vous vu exactement ?
Je ne m'attendais pas à une telle question, pensant qu'il se passionnait encore pour cette fameuse échelle.
- Une lumière, Inspecteur. Une grande lumière qui m'a réveillée.
- Quelle heure était-il ?
- Onze heures trois.
- Comment pouvez-vous en être aussi sûre ?
- J'ai mon réveil sur ma table de chevet. Et le moindre bruit me fait sursauter.
« L'inspecteur » Holmes s'étonna et moi avec.
- Vous ne parliez pas d'un bruit, à l'instant, mais d'une lumière…
- … si forte qu'on y voyait comme en plein jour. Mais ce n'était pas le soleil, bien que cela semblât venir de l'horizon. C'était une lumière blanche qui ne chauffait pas, telle une lueur de l'enfer venue sur Terre. C'était effrayant. D'autre part, il y avait ce bourdonnement, entêtant, étrange. Je vous le certifie. J'en ai encore les cheveux qui se dressent sur ma tête.
- Je ne me souviens pas avoir lu quelque chose à ce sujet, insista Holmes avec un ton de reproche non dissimulé, laissant entendre qu'il pouvait s'agir du rapport des deux policiers ou de l'article de presse.
- Vous ne croyez tout de même pas que j'allais tout dire à un journaliste ? Elle rougit.
- Et les coups de feu ? C'était quand ? En même temps ?
- Oh non, quatre ou cinq secondes après ! La lumière s'était alors rapprochée, tout près. Dans la cour, je pense. Il y a eu un premier coup de feu, net, puis un second presque aussitôt, comme en écho. Je suis formelle.
- Etonnant. Qu'avez-vous fait à ce moment –là ?
- Euh… je me suis enfouie dans les draps ? Elle rougit de nouveau mais l'interrogation qu'elle avait mise dans sa phrase et dans son regard laissait présager que mon ami ne se contenterait pas d'un tel mensonge.
- Ne vous êtes-vous pas plutôt précipitée dans la chambre d'Elena Ferguson, votre maîtresse qui couche également au rez-de-chaussée, côté est ?
- Comment savez-vous…
- Votre maîtresse pour laquelle vous témoignez une si profonde affection que vous avez passé sous silence le fait qu'elle et son mari font chambre à part, lui au premier, elle dans l'aile droite. J'ai vu son appartement privé par la fenêtre. Voilà qui ferait jaser au village, n'est-ce pas ?
La connaissance de Holmes pour la vie privée de parfaits inconnus me subjuguait à chaque fois, compte tenu surtout de sa vie de célibataire proprement monastique.
- De quoi avez-vous eu si peur, Miss Backley, pour la protéger ainsi ? reprit-il. Des coups de feu ou de cette lumière qui n'est, à l'évidence, pas celle d'un vulgaire éclairage de poche ?
Miss Backley s'épancha soudain :
- Comme je vous l'ai dit, Inspecteur, lorsque j'ai senti que la lumière était tout à côté de la ferme, j'ai paniqué. Sir Ferguson a poussé alors un cri horrible. Puis, seulement, il y a eu ces coups de feu et, en une seconde, la ferme a été replongée dans le noir. Et le silence, de nouveau, a envahi les pièces. C'était tellement irréel. Alors, j'ai repris mon courage à deux mains, j'ai traversé la cour et rejoint Mrs Elena. Seule la fenêtre ouverte de son mari demeurait allumée.
- Votre témoignage est on ne peut plus précis et apporte un éclairage nouveau sur les faits relatés dans le journal. Puis-je voir la chambre de Timothy Ferguson, à présent ?
- Par ici, je vous y conduis.
Parvenus à l'unique étage, nous pénétrâmes dans une pièce toute en longueur, par une porte étroite donnant sur le couloir nord. Une fenêtre toute aussi étroite lui faisait face. En refermant derrière nous, nous vîmes que la face interne de la porte était profondément abîmée, des lattes de bois ayant volé en éclats.
- Le corps était là, contre la porte. Nous avons eu du mal à ouvrir celle-ci car Mr Ferguson était un homme assez corpulent.
Holmes s'approcha du battant puis introduit la longue tige dans un trou qu'il avait repéré dans le vantail. Avec difficulté, il en extirpa une balle ensanglantée qu'il déposa dans un mouchoir propre.
- Elle a traversé le corps de Timothy et les deux jeunes policiers n'ont pas pensé à regarder là, persuadés qu'elle se trouvait dans le corps. Il faudra faire analyser cette preuve par un laboratoire dès que possible.
Ces explications fournies à notre attention, il se releva, mesura à grands pas la distance qui séparait la porte de la fenêtre, resta songeur un instant, se retourna puis hocha la tête.
- On a retrouvé le fusil de Mr Ferguson à ses côtés ?
- Non, Inspecteur, entre la fenêtre et le lit.
- Cela change tout ! Cela ne se peut pas, Watson, me fit-il à mi-voix.
- Quoi donc ?
- Un tel recul, une telle force. Si Timothy s'est posté à sa fenêtre pour tirer sur son assaillant, comment se fait-il qu'il se soit retrouvé à sept pas de là ? Et la douille, l'a-t-on retrouvée avec le fusil ?
- Oui, il me semble. Vous n'êtes pas au courant ? C'est d'ailleurs tout ce qu'on a retrouvé ce matin.
- Si, j'en étais informé, bien sûr. C'était juste pour vérifier qu'ils avaient bien emporté le reste. Ainsi, rien d'autre dans la cour, ni deuxième balle, ni deuxième douille… Ce n'est pourtant pas faute de l'avoir passée au peigne fin tout à l'heure, bon sang !
Son regard se perdit à nouveau par la fenêtre, dans les collines qui s'étalaient au loin. La vue était splendide.
- Comment appelle-t-on les coteaux que l'on aperçoit là-bas ?
- Les collines de Hillsbury.
- Parfait, nous irons y faire un tour, plus tard, cet après-midi. Vous avez vu ceci, Watson ? En bas, dans la cour, autour des trois traces…
- Le sol semble avoir été balayé. Peut-être par les jeunes officiers de police qui fouillaient le terrain ?
- Non, regardez mieux. Cela forme un cercle presque parfait, avec le tripode au centre. Un peu effacée par nos pas, mais c'est une seule et même empreinte, Watson. Pourtant, je n'avais jamais rien vu de semblable. Savez-vous, Miss Backley, si Mrs Elena est disposée à me recevoir ?
- Je vais me renseigner, Inspecteur… Euh, qui dois-je annoncer, s'il vous plaît ?
- Holmes, Inspecteur Holmes de Scotland Yard, fit-il avec un beau sourire.
Devant la présence athlétique et énergique de Sherlock, la jeune épouse, après avoir corroboré les dires de sa gouvernante, fondit subitement en larmes, anéantie par l'émotion.
- Rassurez-vous, Madame, je ne vous imposerai pas de nouvelle épreuve. Acceptez mes condoléances et répondez je vous prie à cette dernière question : que contenait le mot que vous avez remis ou fait remettre à Harry Witness ?
- Oh… j'avais écrit, espérant qu'il comprendrait : n'essayez plus. C'est tout.
- Et quel en était le sens ? Cela signifiait-il qu'il avait déjà eu l'intention de tuer votre mari ?
- Bien sûr que non. Tout cela, ce sont des inventions de journaliste en mal de sensationnel. Timothy a été si bon pour Harry que celui-ci n'aurait pu lui faire du mal. Je voulais seulement que ce jeune homme me laisse en paix et ne se fasse plus d'illusions sur nos rapports futurs. Voyez-vous, Monsieur Holmes, malgré notre différence d'âge, j'aime, j'aimais mon mari pour ce qu'il m'a apporté et je n'aurais su lui être infidèle. Si nous faisions chambre à part, c'était pour des raisons d'ordre pratique, rien à voir avec une mésentente, Miss Backley pourra vous le confirmer.
- Je vous crois sur parole. Bien. Il m'est agréable de vous apprendre que le dénommé Harry Witness sera libre d'ici quelques heures, le temps de télégraphier à mon collègue Lestrade, de Londres.
Devant le teint soudain rosé de la jeune femme, Holmes ne put s'empêcher d'esquisser un sourire gêné.
Nous prîmes congé et, tandis que nous nous dirigions à pied vers le bureau de poste le plus proche, je m'inquiétai auprès de Holmes de son assurance sans preuve. Il me répondit avec une légèreté presque insouciante.
- Pourquoi interroger Harry ? Pour qu'il avoue s'être saoulé afin de noyer son dépit amoureux ? Comme vous êtes peu au fait des sentiments humains, Watson. Ils sont souvent plus complexes et plus beaux que ce que l'on veut croire. De toutes façons, je profiterai de ce télégramme pour demander à mon cher ami Lestrade de faire analyser cette balle au plus vite, balle que je vais confier aux services de la police locale sans plus tarder.
Quelques heures plus tard, Harry Witness était libre comme l'air et nous avions les résultats de l'analyse, qui mirent Holmes dans un état de surexcitation incroyable. Nous avions eu une journée chargée mais, malgré cela, il loua une voiture pour se rendre sur les collines d'Hillsbury, sans même prendre le temps d'un repas reconstituant à l'auberge du village.
- Croyez-vous que nous sommes seuls dans l'univers, mon cher Watson ? me demanda-t-il à brûle-pourpoint, alors que nous gravissions agréablement la pente douce des coteaux naissants.
- Non, ne répondez pas tout de suite, réfléchissez un instant. Ce n'est pas élémentaire, pour une fois. Ou plutôt non, ne réfléchissez pas, laissez parler votre cœur.
Je n'en revenais pas. C'est Holmes, cet homme qui avait passé toute sa vie à contenir avec acharnement ses sentiments derrière une froideur indestructible, c'est Holmes en personne qui me demandait d'ouvrir mon cœur ! Je me retenais d'éclater de rire, devant l'air si sérieux de mon ami qu'il en devenait touchant malgré ses contradictions.
- Je ne sais que répondre, fis-je. Ce que je connais du monde se limite aux Indes, à quelques pays frontaliers et à la campagne anglaise que nous parcourons depuis toutes ces années au gré de vos enquêtes.
- Ce n'est pas ce que je vous demande, rétorqua sèchement Holmes. Je parle de l'Univers, d'un espace plus vaste que cette Terre, d'un monde dans lequel nos petites affaires humaines n'ont pas d'importance, où Moriarty lui-même n'aurait été qu'un atome en perdition. A ce sujet, avez-vous lu son Dynamique d'un astéroïde, ouvrage prémonitoire pour ce professeur tombé par la suite entre les griffes du Mal ? Non ? Dommage, car il a émis dans cet ouvrage une hypothèse très intéressante sur les probabilités de vie en dehors de notre planète.
- Allons Holmes, vous allez bientôt me confier que vous croyez aux martiens que décrit cet Herbert George Wells dans sa Guerre des Mondes !
- Et pourquoi pas ? Que savons-nous au juste de ce qui se trame au-delà des frontières du visible ? Qui peut se vanter de connaître la vie hors de notre Univers ? Dieu seul, peut-être…
Nous arrivâmes bientôt, tout en discourant, sur un coteau plus froid car orienté au nord vers le village de Fulworth, éparpillement lointain et indécis de petites maisons.
- La bâtisse blanche, en longueur, vous reconnaissez ? La ferme des Ferguson. Par conséquent…
Il arpenta vaillamment le sol herbeux, lequel dissimulait traîtreusement quelques rocailles acérées.
- Voyez Watson, j'avais raison !
Il écarta les bras en signe de victoire, ouvrit un large sourire et se mit à pivoter sur lui-même, dans une sorte de ballet incongru.
- Qu'est-ce donc, Holmes ?
J'avais eu du mal à le suivre jusqu'à cette hauteur mais, arrivé à quelques pas seulement de l'endroit en question, je puis voir ce que Holmes avait trouvé, parce qu'il le cherchait : un disque parfaitement dessiné dans l'herbe qui était comme brûlée sur toute la surface ainsi délimitée. Alors que j'allais émettre un « c'est incroyable » ou quelque ineptie de ce genre, il ajouta :
- Et ce n'est pas l'utilisation d'un herbicide quelconque qui peut en être la cause, Watson, on ne cultive rien sur ces collines !
Alors que je reprenais mon souffle, il enchaîna :
- De plus, nous retrouvons notre fameux tripode au beau milieu de l'aire balayée. Ceci, Watson, est la preuve matérielle que la lumière lointaine dont parlait Miss Backley était bel et bien présente, ici même, l'autre nuit. Or, la mort de Timothy Ferguson coïncide avec l'apparition de ce phénomène lumineux. D'abord sur ce coteau, dans l'axe de sa ferme, ensuite face à sa fenêtre dans la cour, quelques secondes après seulement, ce qui suggère un déplacement extraordinairement rapide. Même à vol d'oiseau, rappelez-vous les sinuosités de la route empruntée par notre voiture ! Nous sommes ici à plusieurs kilomètres de Fulworth, la lumière a donc, pour le moins, emprunté la ligne directe… Voilà pour le premier aspect du problème. Le second est plus épineux.
- Le second ?
- Souvenez-vous, mon cher John, tout le monde, de Miss Backley à ce journaliste en passant par nos deux jeunes policiers, a parlé de deux coups de feu. Or, qu'avons-nous à cette heure ? Une seule balle et une seule douille. Et, tenez-vous bien car cela va vous faire un choc, le rapport d'analyse est formel.
Il extirpa de sa poche intérieure de veste, triomphant, une feuille de papier pliée en quatre qu'il agita sous mon nez.
- La balle qui a tué Ferguson provient de son arme.
- Un suicide ? Allons donc, pas avec une femme aussi charmante. Et puis cette solide réputation acquise dans son village est de nature à garder un tel homme, rationnel au demeurant, sur ses deux pieds.
- C'est aussi mon avis. C'est pourquoi j'ai envisagé l'impossible, après avoir éliminé cette dernière piste. Il n'y a eu qu'un seul coup de feu de tiré, et c'est le ricochet qui a tué Monsieur Ferguson en retour, le projetant avec une force surhumaine à sept pas de la fenêtre.
- Ricochet ? Dieu du ciel, sur quoi ?
- Sur la seule chose présente à ce moment-là, sur cette lumière diabolique perchée face à sa fenêtre, une lumière qui a besoin d'un tripode pour se poser mais qui vole, Watson, qui vole plus vite que ce que nous connaissons. Pas seulement une lumière, mais un engin volant lumineux dont je ne m'explique pas l‘existence en ces lieux ni sa provenance. Le deuxième coup de feu a retenti presque aussitôt, comme en écho a dit Miss Backley, ce sont ses propres termes. Mais si cela avait été l'écho de la cour, le bourdonnement aurait décuplé d'intensité, or, ni la gouvernante ni Mrs Elena n'ont mentionné cela. Ce n'est pas un engin habituel auquel nous avons affaire, Watson. Son apparition a rendu fou de terreur Sir Ferguson qui a saisi son fusil comme un forcené pour faire feu courageusement sur son adversaire. Pourtant, ce dernier avait un système de protection ou de défense supérieurement redoutable. Je ne sais lequel, je ne sais pas non plus la raison de sa venue, un hasard malheureux puisque tout mobile expliquant la mort du fermier est exclue. Certes, Mrs Elena finira un jour par accepter le don que lui fait Harry de son amour, mais ce sera en d'autres lieux, à l'écart des ragots, certainement pas pour la petite fortune héritée de son mari. Ah, tout cela est vraiment embarrassant…
- Que voulez-vous dire, Sherlock ?
- Que ce n'est, bien entendu, pas la thèse que je défendrai officiellement. Difficile en effet de faire admettre à un Lestrade, qui n'a pas un penny d'imagination, qu'il s'agit d'un engin volant inconnu sur Terre, dont la vitesse de déplacement est telle qu'il a disparu comme il était venu, instantanément.
- Où est-il reparti ? Sur Mars ? Sur Mars, Holmes ?
Holmes ne me répondit pas. Il joignit les mains et me parla comme s'il répétait un rôle dont il avait peur d'endosser le costume, les yeux dans le vide.
- Je lui parlerai d'un orage local, avec feux de Saint-Elme, en prenant pour prétexte le bourdonnement électrique décrit par Miss Backley, si caractéristique et redouté des montagnards avertis… sans parler des cheveux dressés sur sa tête ! La lumière ? Des éclairs de chaleur, comme il s'en produit parfois, si violents qu'on pouvait y voir comme en plein jour. L'orage s'est donc logiquement déplacé des coteaux à la ferme. La décharge électrique s'est produite lorsque Sir Ferguson, tiré d'un demi-sommeil et croyant avoir affaire à un cambrioleur, s'est levé et a pointé son fusil au dehors. Le canon de l‘arme a attiré l'éclair, qui l'a foudroyé ou assommé. Voire a retourné le fusil sur Timothy au moment où le coup partait. Certes, c'est peu probable, aussi nous dirons qu'un coup de vent a fait claquer le volet en écho. L'impact de la foudre en boule, un phénomène sur lequel nous savons peu de choses également – cela va nous servir – a pu projeter sans peine Mr Ferguson à l'autre bout de la pièce, laissant choir le fusil au pied du lit. Et voilà, le tour est joué, qu'en pensez-vous ?
- Sincèrement ?
- Sincèrement. Il importe que la police me croie.
- Et bien, avec tout le respect que je vous dois, votre histoire de martiens et d'engin volant lumineux me paraît soudain plus crédible !
- Je sais…
La nuit était tombée, tandis que nous discutions, et son regard continuait de contempler le ciel, scrutant une à une les étoiles qui recouvraient la région. Je me souviens encore de ce regard qui était toute l'âme de Holmes. Pour la première fois de sa vie, il s'échappait d'une affaire en cours qu'il ne pourrait jamais résoudre, il le savait. Il semblait avoir perdu la partie, rendre grâce face à un adversaire invisible.
- Voilà qui ne lui ressemble guère, pensai-je. Holmes vieillirait-il ?
La police, cependant, plus prompte à clore un dossier pour se soulager, et aussi compte tenu de son aura prestigieuse, le crut sans trop de peine. C'est ainsi que nous revînmes à Londres le lendemain matin, à la grande joie de Ms Hudson, sans que nous n'ayons jamais plus, même par allusions, l'occasion de reparler de cette angoissante énigme.
Ainsi s'achèvent les quelques feuillets regroupés sous le titre de « Killing light affair », feuillets jaunis que je remets à présent dans cette malle, pour toujours.

Au cours des dernières années de sa vie, Holmes quitta définitivement Londres et s'acheta une villa au bord de la mer, sur le versant méridional des Downs. Je me suis souvent demandé pourquoi. Certes, il aimait avoir ce point de vue unique sur la Manche, il aimait cette solitude, perché en haut des falaises crayeuses des North Downs, dominant les tempêtes et la mer déchaînée. Mais je pense, aujourd'hui, que cela le rapprochait également du village de Fulworth et que, secrètement, il espérait apercevoir un jour l'objet lumineux dont il avait supposé l'existence. A ma connaissance, il ne l'aperçut jamais. Est-ce ce qui explique, en partie, sa rechute à la cocaïne ? Et sa triste fin, due à une trop forte dose de ce produit sur un cœur usé prématurément par tant d'aventures ? Il me laissa un mot, la veille de sa mort, écrit d'une main tremblante d'inquiétude, comme en écho de cette affaire, l'écho d'une défaite imméritée :
Quelle est la signification de tout cela, Watson ? A quelle fin tend ce cercle de misère, de violence et de peur ? Il doit bien tendre à une certaine fin, sinon notre univers serait gouverné par le hasard, ce qui est impensable.
Défaite misérable quand on sait quelle avait été sa gloire mais excusable à jamais car, devant l'Eternel, nous ne savons rien et personne, je dis bien personne, n'a jamais eu pour tâche de connaître ses plans ni pour mission de les dévoiler à l'humanité ignorante.
Personne, pas même Sherlock Holmes.



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