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Accueil » Fictions » L'aventure du neveu de l'évêque
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'aventure du neveu de l'évêque Mars 5, 2007
Illustrations © Lysander


Une aventure de Shamrock Horse et du docteur Hansom

Ce jour là, mon vieil ami Shamrock Horse avait décidé de repeindre l'appartement en vert vif.
Je n'ai absolument rien contre le vert vif, j'irai jusqu'à dire qu'en temps normal c'est une couleur qui m'agrée autant qu'une autre, d'autant que je suis daltonien, mais, il se trouve que j'étais d'humeur exécrable à cause d'une mauvaise nuit passée à chasser je ne sais quelle bestiole qui s'était réfugiée sous mon lit et qui, à moins que mes sens ne m'aient abusé, jouait un air lugubre sur une espèce de mandoline.
Laissant le détective à ses pinceaux et à ses pots de peinture, je coiffai un joli chapeau tyrolien et décidai de me réfugier à mon club.
- A tout à l'heure Hansom, fit Horse quand j'atteignis la porte. N'oubliez pas que nous allons à l'Opera ce soir !
Pas de danger que je l'oublie !
L'Opera, avec le fromage de chèvre et les marins Danois ivres, est une des trois choses qui m'horripilent le plus au monde !

Une fois confortablement installé dans le salon de lecture de mon club, les pieds trempés dans un baquet rempli à ras bord de sauce tartare ( c'est excellent contre les cors! ), je m'efforçai de me changer les idées en lisant un article sur la culture des raviolis en banlieue napolitaine ainsi qu'un entrefilet concernant la propension des femmes à trop nourrir les chiens et les chats.
- Hello Watson , fit, derrière moi, une voix que je soupçonnais de sortir d'une bouche.
En effet; en me retournant, j'aperçus le jeune Dagobert Warburlingbottom qui me souriait de toutes ses dents, sans compter quelques-unes qui ne lui appartenait pas en propre et qu'il avait du, selon sa déplorable habitude, emprunter à un autre membre du club.
Le jeune Warburlingbottom est un individu particulièrement répugnant, physiquement parlant, et particulièrement idiot, mentalement parlant: il croit, par exemple, que porter des bottes en crocodile est un signe de virilité ! Je lui en ficherai, moi, de la virilité !
En revanche il faut reconnaître qu'il joue passablement aux échecs, ce qui explique que je daigne lui adresser la parole de loin en loin, non sans avoir pris la précaution de placer un mouchoir imprégné d'eau de Cologne sous mon nez.
- Une petite partie ? demandai-je au jeune Machin (nous lui avons tous donné ce surnom depuis longtemps - je ne sais pas depuis combien de temps au juste, mais je crois que je n'avais pas encore laissé pousser mes moustaches - en raison de la prétentieuse complexité de son patronyme).
- Non, fit-il en frottant bêtement une tache de ketchup qui s'étalait sur le revers de son veston en poil de dromadaire. En fait, je souhaite vivement m'entretenir avec votre ami Shamrock Horse.
- Mon ami, mon ami ! C'est un grand mot, mon cher Machin ! Disons que cet emmerdeur est mon colocataire depuis des années et que ça finit par créer des liens. Un peu comme le mariage ou la fréquentation assidue des champs de course.
Machin secoua la tête avec enthousiasme tout en esquissant une moue de dépit.
- Ah ? Je vous croyais très proches...
- Mais nous le sommes ! Il lui arrive même, par temps d'orage, de partager mon lit. Faut vous dire qu'il a peur des éclairs !
Mon vis-à-vis fit longuement semblant de réfléchir ( je savais qu'il faisait semblant parce-qu'il est tout bonnement incapable de réfléchir ! ) avant de me poser une main sur l'épaule, ce qui me fit frissonner de la tête aux pieds (et retour).
- Je vous serais infiniment reconnaissant, mon cher Hansom, de me conduire auprès de votre ami. Une affaire énigmatique et cependant intrigante me tarabuste depuis hier et je redoute d'en perdre le sommeil, ou quelque chose de ce genre, l'appétit peut-être, à plus ou moins brève échéance !
- Il vous faut savoir, avancai-je d'un ton doctoral, que Shamrock Horse est occupé à repeindre l'appartement.
- Ah ?
- En vert vif !
Le jeune Machin ne put empêcher une espèce de grimace de dégoût de parcourir sa hideuse physionomie mais, je dois à la vérité d'avouer qu'il encaissa plutôt bien l'abominable nouvelle.
- Chacun ses goûts, finit-il par dire avec une sagesse dont nul ne l'aurait supposé capable, excepté ( peut-être ) sa mère, aveuglée par ce sentiment d'amour absurde dont chaque mère fait preuve envers sa progéniture, fût-elle aussi abjecte qu'un Dagobert Warburlingbottom.
- Si je comprends bien, demandai-je en coulant un regard attristé vers le baquet de sauce tartare dans lequel baignaient mes pieds meurtris, vous voulez le voir malgré tout ?
Nouvel instant de pseudo-réflexion profonde.
- C'est exactement cela, Hansom. Je ne savais trop comment l'exprimer en un anglais correct mais il me semble bien que je souhaite voir Shamrock Horse malgré tout. Enfin, peut-être pas "malgré tout" , car celà me semble quelque peu exagéré ! Mais, en tout cas, malgré le fait qu'il repeigne votre salon en vert vif, ce qui, après tout, ne regarde que lui. Et vous, bien sûr !
- De quoi s'agit-il exactement ? l' interrompis-je, certain qu'il allait bientôt se lancer dans un monologue échevelé à propos de ce qui regarde qui ou quoi.
- Je ne peux en parler qu'à M.Horse en personne. C'est une affaire énigmatique et cependant intrigante, mais je crois l'avoir déjà dit, non ?
Etant donné que, même sous la menace d'un revolver, j'aurais été incapable de répondre à cette question, je décidai de conduire, sans plus tarder, le jeune Machin à Baker Street.
Dans le fiacre qui nous emmenait, je tentais subtilement de lui tirer les vers du nez.
- C'est une affaire de chantage ?
- Hein ? Oh, non ! Je ne crois pas. Quelle drôle d'idée. Je n'ai jamais vu, personnellement, d'affaire de chantage, mais je me crois capable de reconnaître une affaire de chantage si d'aventure il m'arrivait de croiser une affaire de chantage.
- Un vol dont vous avez été la victime ?
- La victime, dites-vous ? Non, pas exactement. Je peux, évidement, me tromper, mais, décidément, je ne crois pas qu'il s'agisse d'un vol dont je sois la victime. C'est une affaire intrigante et...
- Cependant mystérieuse, achevais-je d'un ton rogue.

Lorsqu'il nous vit arriver, Shamrock Horse posa son pinceau et me lança un regard qui signifiait clairement:" Où diable avez-vous encore ramassé cette chose immonde, Hansom ?"
- Je vous présente Dagobert Warburlingbottom, Horse. Warburlingbottom, voici Shamrock Horse.
- Nous n'avons besoin de rien, fit ce dernier en s'essuyant les mains à l'aide des pans du manteau en Castor du jeune Machin. Nous avons déjà un produit miracle destiné à répendre une suave odeur d'herbe fraîchement coupée dans nos cabinets de toilettes, un appareil pour éplucher les oignons sans pleurer et même une boîte qui fait "meuh" quand on la retourne d'un élégant geste du poignet.
- Ca doit être prodigieusement intéréssant, s'extasia Machin, manifestement fasciné par ce dernier article.
- Prodigieusement, en effet. Mais, comme vous le constatez, quoique vous vendiez, Hansom et moi sommes abondement pourvus en ce qui concerne les divers ustensiles nécessaires à la vie quotidienne de deux gentlemen célibataires.
Je jugeais le moment opportun pour placer mon grain de sel dans la conversation.
- Ce jeune homme n'est pas un représentant de commerce, Horse. C'est un de mes petits camarades de Club. Il souhaite vous entretenir d'une affaire intrigante et cependant mystérieuse.
- C'est tout à fait ça, s'écria Dagobert Warburlingbottom, émerveillé. "Intrigante et cependant mystérieuse" ! Le docteur Hansom a parfaitement résumé la situation !
Shamrock Horse alluma sa pipe et se jeta sur le canapé .
- Asseyez-vous et racontez moi ça ! Non, pas vous, Hansom ! Enfin...vous pouvez vous asseoir aussi mais je m'adressais à M. Warlblbl...Bom...Tom...Machin !
Une fois assis, le susnommé arbora un air d'intense concentration.
- Voilà: Mon oncle, l'évêque de Bedford, est décédé.
Horse se frotta les mains avec satisfaction .
- Comment cela s'est-il passé, M. Machin ? Vous pouvez parler devant Hansom. D'ailleurs, vous le connaissez sûrement mieux que je ne le connais moi même !
- Et bien, commença Dagobert Warburlingbottom, ça s'est passé...comme ça ! Oui, comme ça (il claquait des doigts en disant "ça") ! Je ne peux pas mieux dire...
- Essayez !!!
- Hier matin, je me suis rendu au domicile de mon oncle, histoire de lui soutirer un peu d'argent pour parier sur un cheval, si vous voyez ce que je veux dire. J'ai frappé à sa porte pendant près d'une demi-heure sans recevoir la moindre réponse. Finalement, un peu inquiet, si vous voyez ce que je veux dire, j'ai fait venir un serrurier, si vous voyez ce que je veux dire. Et voilà.
- Voilà quoi ?
- Et bien, quand nous sommes entrés, nous avons trouvé le vieux complètement froid, raide comme une planche, tout à fait décédé, si vous voyez...
Horse tordit machinalement le tisonnier.
- Je vois ce que vous voulez dire ! Est-ce qu'il y avait du sang ? Des traces de lutte ? De violences sexuelles ?
Dagobert Warburlingbottom se frotta longuement l'arrête du nez pour nous faire croire qu'il réfléchissait aux questions de Horse.
- Je n'ai jamais vu de violences sexuelles , finit-il par dire d'une voix pénétrée. Je n'ai jamais assisté à des séances de violences sexuelles, pas plus que je n'en ai moi-même organisé. Ca m'est donc assez difficile de vous répondre. Je suppose, étant donné l'apparence physique du vieux birbe, que nul ne songerait à pratiquer sur lui des choses apparentées de près ou de loin à des violences sexuelles.
Horse mordit un petit bout de l'accoudoir du canapé avant de le recracher dans la cheminée.
- Et du sang, M.Machin ? Vous avez déjà vu du sang ? Est-ce qu'il y avait du sang ?
L'interpellé regarda longuement ses chaussures.
- Du sang ? Voyons, voyons, voyons, voyons...je ne sais si j'ai déjà vu du sang. Honnêtement, je ne sais vraiment pas, mais je ne crois pas. Ceci-dit, voilà qui répond à votre question: il n'y avait pas de sang.
- Un hématome ?
Dagobert Warburlingbottom émit un drôle de rire qui ressemblait au cri d'un corbeau à l'agonie.
- Allons, M.Horse, ce n'est pas le moment de plaisanter ! Comme si un homme d' église avait ce genre de denrée chez lui !
Je serrai la crosse du revolver que je porte toujours sur moi, résistant à une envie de suicide telle que j'ai ai rarement éprouvé.
- Mais enfin ! s'emporta Shamrock Horse. Quelle était la cause de la mort ?
- Je l'ignore totalement, M.Horse, c'est d'ailleurs pour ça que je suis venu vous voir. Je vous assure que je n'en ai pas la moindre idée. Vous pensez bien que je vous le dirais si jamais j'avais la moindre idée sur quoi que ce soit !
Le détective leva la main et je crus un instant qu'il allait gifler mon partenaire occasionnel aux échecs. Ou lui crever les yeux. Ou...je ne sais pas trop, mais quelque chose de pas gentil et d'assez violent en tout cas.
Cependant , Horse se contenta de garder la main en l'air dans le but évident d'interrompre le jeune Machin.
- Votre oncle vivait-il seul ?
- Qu'entendez-vous exactement par là ?
- Avait-il, je ne sais pas moi, une bonne, un domestique, un chien , des canaris ?
- Non, rien de tout ça. Quelques plantes vertes, je crois. Mais je ne suis pas prêt à le jurer.
Le détective donna un coup de poing dans un coussin innocent et se mit à marcher de long en large à travers la pièce.
- Mais enfin quel âge avait votre oncle ?
- Houlà ! Vous savez, pour moi, ces vieux se ressemblent tous plus ou moins ! Je dirais qu'il avait quelque chose comme...cent-deux ou cent-trois ans, à quelques mois près .
Je bus une grande goulée de brandy à même la bouteille tandis que Horse interrompait ses exercices de marche forcée.
Il se pencha sur le jeune Warburlingbottom.
- Et...où était votre oncle quand vous l'avez découvert ?
- Dans son lit, si vous voyez ce que je veux dire.
Shamrock Horse m'arracha des mains la bouteiile de brandy et la termina en deux gorgées.
- Dites-moi, jeune Machin, il ne vous est pas venu à l'idée qu'il pouvait s'agir d'une mort naturelle ?
Dagobert Warburlingbottom se plongea dans un abîme de réflexion qui, pour une fois, ne semblait pas feinte.
- Que voulez-vous dire, M. Horse ?
- Et bien, peut-être votre oncle est-il mort de vieillesse, comme cela nous arrivera à tous ! Du moins à ceux d'entre nous qui n'auront pas la chance de glisser sur une peau de banane, de se faire écraser par un cheval, d'être tués par une balle de fusil à air comprimé. "Tu n'es que poussière" et toutes ces sortes de choses !!!
Le jeune Machin avait pâlit et s'était tourné dans ma direction.
- Vous confirmez, Hansom ? En tant que médecin ?
- Je confirme quoi ?
- Mais enfin ! Ce que M. Horse vient d'affirmer ! Que nous allons tous mourir un jour ou l'autre ! Voyons ! Essayez de suivre la conversation !
Le ton de sa voix était juste un poil au delà de ce que l'on pourrait qualifier de "ton hystérique" et son col de chemise semblait être devenu soudainement trop étroit.
- Je...
- Ah, ça suffit ! hurla-t-il. Alors comme ça, vous voulez me faire croire que, hop, un jour on gambade gentiment dans un pré au milieu des moutons et autres denrées champêtres et que, hop, le lendemain, que dis-je ? le jour même mais quelques secondes plus tard, on se retrouve aussi raide qu'une de ces vieilles choses sèchées dont le nom m'échappe et que les jeunes dames aiment placer entre les pages de leurs livres de poésie ?
- La mort est le sort commun, fis-je d'une voix caverneuse en ouvrant une seconde bouteille de brandy.
- Et c'est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous m'apprenez, si toutefois ce n'est pas une mauvaise plaisanterie, que nous allons tous mourir ! Et vous n'avez rien
à ajouter ?
Je bus une longue rasade.
- Et ce...cette chose dont vous parlez, poursuivit le jeune Machin, ça ne peut quand même pas se produire, je ne sais pas, au cours d'un pique-nique paroissial par exemple ?
- Bin...
- Sous la douche, si vous voyez ce que je veux dire. Ou même pendant un match de cricket ?
- Bin...
Dagobert Warburlingbottom nous lança, à Horse et à moi (mais plus à Horse qu'à moi) un regard haineux. Puis, il se rua, pâle et transpirant, vers la sortie.

Une fois que nous fûmes seuls, Shamrock Horse s'empara à nouveau de son pinceau.
- Bon, fit-il. C'est pas tout ça mais il faut que je passe une seconde couche. En parlant de couche, si j'ose ainsi m'exprimer, il en tient une fameuse votre petite camarade!
- Ce type est un abruti.
- Parfaitement ! Allez donc faire un tour pendant que je termine. Et n'oubliez pas l'Opera !
Je hais Shamrock Horse, si vous voyez ce que je veux dire.



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