Société Sherlock Holmes de France Bibliographie française de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (117)

Outils
Bibliographie (3612)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (3576)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (3576)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » La Femme en rouge
par
Bernard Maurel
Ses autres fictions
La Femme en rouge Février 26, 2007

Les fléaux implacables du temps nous avaient roulés sur l'aire de nos destinées. L'éclairage public n'était plus au gaz mais à l'électricité. Madame Hudson était décédée depuis longtemps déjà, même s'il m'arrivait encore parfois d'entendre son pas affecté dans l'escalier quelques secondes avant que son index potelé ne vienne par trois fois frapper à l'huis de notre appartement.

Tant de choses avaient changé dans notre monde, et tant encore semblaient devoir encore le faire, comme si l'épouvantable cataclysme de cette guerre, dont nous jurâmes, ou au moins espérâmes tous que ce devait être la dernière, pouvait peut-être n'être pourtant que le signe annonciateur d'autres bouleversements à venir, plus inimaginables encore.

Pour ma honte, (et mon esprit menaça quelques temps d'en vaciller tout à fait) ma chère épouse, sur qui je m'étais si longtemps et si souvent reposé (trop sans doute) était partie depuis plus cinq ans déjà, tout à la fin de l'année 1918, comme si la fin de cette guerre avait été pour elle une autorisation enfin délivrée. Elle l'avait fait avec un soldat canadien qui, retournant chez lui à Montréal, lui avait demandé de le suivre. Bien qu'il fût colonel, qu'il se fût conduit avec bravoure si loin de chez lui, il n'était plus de première jeunesse, quoi qu'encore « bien conservé » comme elle me l'avait dit avec une cruauté sans doute involontaire.
Au long de ces cinq années écoulées depuis, je n'ai toujours pas compris comment elle a pu accepter cette invitation avec une telle légèreté, une telle allégresse. Ou c'est alors que j'ai été bien aveugle sur le lien entre nous et son si peu de résistance.

Je n'ai du mon salut qu'à l'amitié, pourtant parfois rude et blessante de Holmes qui était venu me chercher dans mon appartement à l'abandon, pour me ramener avec lui, à peine deux heures plus tard, au 221b Baker Street.

J'eus quelque mal à m'adapter à ma nouvelle situation qui, bien qu'y ressemblant beaucoup, n'avait que peu à voir avec celle des années lointaines. Si Holmes m'avait arraché à ma solitude et à mes pensées mortifères, il m'avait aussi placé dans une situation de dépendance psychologique et affective qui, par moments, ne me faisait que plus ressentir ce que j'avais en fait toujours été avec lui, et avec elle finalement : un second rôle.

Holmes lui aussi n'avait pas échappé au passage des ans. Sa longue silhouette s'était quelque peu voûtée. Ses prises de stupéfiants étaient plus rapprochées et les cris de son violon plus discordants encore. Je dois dire que je me souciais pour la santé de mon ami qui avait parfois des absences inquiétantes. J'eus l'occasion d'assister à une conférence donnée par un médecin autrichien du nom de Sigmund Freund qui s'exprimait dans un anglais parfois un peu approximatif (ou alors ce qu'il disait était pour moi si nouveau, étrange et dérangeant que ce qu'il disait ne se laissait pas facilement entendre). J'en retins cependant que nous n'étions pas seulement guidés par la volonté et la conscience, mais également par ce que nous avions reçu dans notre prime enfance et les traces de ce que cela avait laissé en nous qui ne se disent souvent que de manière souvent incompréhensibles de prime abord. Ce médecin dit lors de cette conférence que notre vie pouvait se trouver affectée durablement et douloureusement de ces traces pouvant s'exprimer par des comportements ne « collant » pas avec nos désirs ou l'idée que nous nous faisons de nous. J'ai bien conscience d'être bien confus à retraduire une pensée forte et un cheminement théorique qui me frappa par sa force et la foule de pensées qu'il provoqua en moi. Sans que je le perçus d'abord, cela m'amena à réfléchir aux pratiques toxicomanes de mon ami qui ne me semblèrent plus alors la seule expression d'un dandysme bohème mais peut-être le symptôme de souffrances anciennes dont il n'avait peut-être pas conscience, ou qu'il avait rejetées loin de ses pensées quotidiennes. Sans doute avec maladresse, je parlai à Holmes de ce médecin et des réflexions qu'il avait provoquées en moi. A ma grande surprise, Holmes prit ceci très mal, me mettant en garde vis à vis de tous les charlatans qui « prétendent dire l'homme en lisant dans le foie des poulets ». A vrai dire je fus surpris de cet étrange détour pour ne pas poursuivre une conversation que je n'avais entamée que dans le souci de sa santé. Ce sur quoi il alluma son narguilé aromatisé à la cocaïne.

Le cabinet de Holmes était comme auparavant empli de journaux entassés, violemment découpés, à peu près réduits en charpie, les pages et articles découpés empilées dans de grandes pochettes de papier brun identifiées (pour Holmes seulement) à l'aide de hiéroglyphes tracées rageusement à l'encre de Chine, mais les annonces fantastiques y étaient plus rares. Par ailleurs il ne décolérait pas contre ces agences de détectives qui venaient « saloper le travail » avec leurs méthodes modernes de seconds couteaux vulgaires et brutaux dont la réussite ne tenait plus à la foudroyante beauté intellectuelle mais à l'acharnement à monter des preuves.

Il n'y avait donc plus de Madame Hudson, et personne ne l'avait remplacée. Le 221b Baker Street était devenu un immeuble comme les autres, divisé en appartements, peuplé de gens qui savaient finalement peu de choses les uns sur les autres, occupés à gagner leurs vies dans des activités que nous n'aurions jamais imaginées auparavant. Londres, comme sans doute toutes les grandes villes de la planète, était devenu un zoo bruyant de solitudes.

Quand je feuillette les carnets dans lesquels j'ai transcrit les enquêtes de mon cher Holmes au cours de ces cinq dernières années, mon coeur ne peut s'empêcher de se serrer et d'être étreint par la pitié et l'angoisse. Il y a bien longtemps, Holmes me reprochait (mais ce n'était en fait de sa part qu'orgueil , un orgueil d'ailleurs bien légitime tant il avait fait de l'intelligence une arme terriblement efficace contre la bassesse et le crime) d'enjoliver les récits que je .faisais de ses exploits sans toutefois en exprimer assez les exceptionnelles qualités déductives.

Aujourd'hui, il ne me reproche plus rien. En fait je sais bien que c'est son silence qui est un reproche bruyant de ce que je ne relate plus ni ne mets en scène des personnages remarquables, des machinations complexes élaborées par des cerveaux contre lesquels il entrait en lice avec tant de plaisir et de fougue. Bien des têtes couronnées qui régnaient auparavant avaient roulé à terre ou avaient été contraintes à des exils peu reluisants et plus ou moins bien préparés. Des pans entiers du monde avaient écrit dans le feu, le sang et les larmes une nouvelle donne des cartes en un jeu funeste dont peu connaissaient les règles changeantes. Tout cela pour dire que depuis longtemps n'étaient plus venus au 221b Baker Street de prince enfoncé dans un manteau de vison ou d'héritière russe à l'accent roulant les eaux limoneuses de la Néva.

Je remarque aussi dans ces carnets que les dates se font plus lointaines d'un récit à l'autre. Plusieurs mois les séparent parfois quand il me fallait autrefois consigner une enquête sur des feuilles volantes, faute d'avoir fini la relation d'une autre sur le point de s'achever. A vrai dire, mais je ne voudrais pas retourner le couteau dans la plaie, ne serait-ce que par respect pour le Holmes que j'ai eu le privilège et l'honneur de seconder modestement, je ne retrouve dans ces sept petits carnets de trente-deux pages que peu de récits à la hauteur de mes souvenirs plus anciens, tant il me semble que nos concitoyens ne se préoccupent aujourd'hui, après l'épouvantable boucherie de cette guerre, que de sexe et d'argent vite accumulé dans des combines aussi méprisables que manquant par trop d'imagination.

Parmi les trois ou quatre récits méritant d'être relatés, je me suis arrêté sur celui que Holmes me proposa plus tard de nommer « La Femme en rouge ». Et je le comprends. C'est une histoire qui semble à maints aspects remonter d'un temps révolu, comme un vieux souvenir enfoui et qui dégage tout à coup, revenant à la conscience, le parfum troublant de bonheurs (ou de drames) évanouis.

Janvier 1923 avait été particulièrement pluvieux, froid et gris. Comme si le temps n'y suffisait pas, les journaux n'évoquaient que les drames de l'Allemagne plongée dans le chaos de la guerre civile ou le plomb qui s'écoulait sur ce qui avait été l'Empire russe. Chaque jour était plus humide et déprimant que le précédent. Rien ne séchait vraiment et le brouillard tellement épais semblait sortir des bouches des égouts.

L'après-midi du 19 fut si sinistre que j'avais renoncé à sortir pour ma promenade quotidienne, de même que Holmes qui tirait de son violon des cris qu'aurait pu pousser une oie sous le couteau du volailler. Les sons n'étaient pas mélancoliques, ni tristes, ni sentimentaux. Ils étaient simplement aussi déchirants que les échos d'une âme en peine, perdue depuis des siècles sans jamais trouver le repos. Je n'ai jamais compris comment Holmes, ne sachant en fait pas vraiment jouer du violon, pouvait faire geindre ou s'écrier ainsi son instrument comme s'il lui faisait franchir les limites de la raison ainsi qu'aucun compositeur ne l'avait envisagé, et Dieu sait si l'on pouvait entendre de nos jours des choses étranges et proprement hallucinantes.

Je finissais de lire pour la troisième fois le Standard. Nous nous serions peut-être peut-être assoupis si notre porte n'avait été heurtée de trois coups brefs mais appuyés. Sans attendre de réponse de notre part on l'ouvrit. Dans l'embrasure se tenait une jeune femme, les cheveux roux serrés sous un chapeau rouge vif, vêtue d'un ample manteau de la même couleur, d'où dépassait une robe noire ornée de perles rouges elles aussi sur des bottines noires tachées de la boue de la rue. Elle serrait sur sa poitrine un sac de daim roux.

Elle fit trois pas dans la pièce.

- Lequel de vous deux messieurs est Monsieur Holmes ? demanda-t-elle d'une voix un peu trop aiguë pour manifester calme et sérénité. A vrai dire nous n'avions jamais eu de visiteur ou de visiteuse qui ne soit venu(e) que pour nous souhaiter « le bonsoir » ou tenir une conversation sans but au coin du feu.

Holmes posa son violon sur le tapis, étira sa longue silhouette maigre sur laquelle pendait sa robe de chambre élimée et se dirigea lentement vers notre visiteuse tardive ;

- Je suis Sherlock Holmes pour vous servir Madame, et je vous présente mon ami et biographe le docteur Watson devant qui vous pouvez parler librement et sans la moindre réserve. Vous me paraissez bien lasse et accablée.

La jeune femme ne se fit pas prier pour s'asseoir sur le siège que Holmes avait avancé vers elle après l'avoir débarrassé d'un revers de main des partitions qui s'y entassaient et qui volèrent dans le plus grand désordre.

Holmes se rassit sur le bras de son fauteuil, les mains jointes sous le menton, dans une attitude de bienveillante attention que je lui avais si souvent connue.

La jeune femme comprit fort bien qu'il s'agissait là d'une discrète invitation. Elle se mit à parler, étrangement sereine et à la fois extrêmement tendue. Sa main droite était posée sur son genou, tandis que la gauche, relevée, semblait à chaque instant tenter de la faire se taire en s'appliquant sur ses lèvres.

- Je m'appelle Lila Brown.

Holmes émit un petit ricanement.
- Et moi, dit-il, il me semble me souvenir que mon père a gagné la bataille de Trafalgar

- Je m'appelle Lila Brown, reprit-elle sans se démonter face à Holmes, j'ai vingt sept ans et suis mariée depuis presque un an à Sir Lucius Pullfrog que vous connaissez peut-être.

- J'ai lu avec grand intérêt les articles parus sur cette union qui, comment dire, sort de l'ordinaire. Vous vous appelez Lila Brown, êtes, ou avez été infirmière dans un hôpital de la banlieue est de Londres et avez épousé Sir Lucius Pullfrog, soixante trois ans, veuf et riche, président de tant de conseils d'administration que les doigts et orteils de toutes les personnes habitant dans cet immeuble n'y suffiraient pas pour en faire le compte. Il est très riche, discret, voire timide, fréquentant peu le monde. Bref, un conte de fées !

La jeune femme fit comme si elle n'avait pas perçu l'attaque de Holmes. Ou alors elle y trouvait de quoi appuyer la suite de son récit vers ce qui devait en être à ses yeux le véritable centre d'intérêt. Je la trouvai à cet instant bien forte et déterminée malgré son apparente faiblesse.

- Je ne vous en veux pas M. Holmes de votre ironie. Elle n'est pas plus blessante que tous les ragots qu'il m'a fallu connaître aussi bien venant de l'environnement de mon mari que du mien. Mais ce n'est pas pour cela que je suis venue vous voir. Votre mérite reconnu n'est pas de faire s'allonger les gens sur votre divan et leur faire narrer leurs songes.

Il me sembla remarquer chez Holmes un agacement à cette dernière phrase.

- ..Je suis venue vous voir et demander votre aide parce que j'ai peur, que cette peur n'est pas du domaine des songes, même si je serais bien incapable de m'appuyer sur des faits préciser pour étayer cette inquiétude. Nous nous sommes mariés il y a effectivement presque un an et j'habite chez mon époux depuis moins de huit mois. J'ai eu à régler certaines choses avant de le rejoindre et notamment de me décider à quitter mon emploi d'infirmière.
Je suis venue vous voir et demander votre concours parce que je pensais que votre métier était d'arrêter des criminels, si possible avant qu'ils ne le soient devenus.

- Vous pensez donc avoir à faire avec un projet criminel, projet dont vous n'auriez pas eu connaissance ou n'auriez pas soupçonné avant votre installation chez votre mari. Il vous est donc apparu il y a relativement peu de temps !

Holmes n'avait manifestement plus la moindre envie de se moquer. Il semblait même ressentir quelque admiration pour cette jeune femme frêle et résolue. Il lui fit un signe de tête pour qu'elle poursuive son récit. Il est dans ce genre de situation des moments propices qu'il ne faut pas laisser s'échapper, et Holmes avait cet art particulier de faire d'éclore et se dire ce qui ne l'aurait pu être devant un autre que lui.

Lila Brown reprit son récit.

- J'ai connu Lucius à l'hôpital où je travaillais encore il y un peu plus de sept mois de cela. Il y avait été transporté après avoir été renversé par une moto, quasiment devant le porche de l'hôpital. Je n'ignore rien de ce qui se dit depuis des mois et des mois sur notre différence d'âge et sa fortune. Mais je suis tombée amoureuse de lui en ne sachant rien de lui, simplement parce que je n'ai jamais lu les pages économiques du Times ou d'aucun autre journal. J'étais à cette époque où j'ai eu à m'occuper de lui, à lui prodiguer les soins dont il avait besoin, comment dire : un peu perdue, un peu soucieuse de ma vie à venir dans cet univers aseptisé et froid de l'hôpital. Lucius était un patient comme les autres pour moi, au début. Je me suis attachée à lui peut-être à cause de sa force de caractère, sa puissance à faire face à sa situation, sa capacité à se projeter dans l'avenir, comme si ce qu'il vivait à ce moment-là devait être effacé au plus vite pour retourner à la vie réelle qui était la sienne auparavant. Je dois dire aussi que c'est l'homme le plus charmant et drôle que j'aie connu. Ce que j'ai appris ensuite, après son départ vers une clinique chic de l'ouest de Londres ne m'a pas éblouie ou aveuglée. Je l'aimais déjà, tout simplement, sans me poser aucune question.

- Et pourtant vous êtes là ce soir, dit Holmes avec une voix d'une douceur rare.

Il y eut un court silence dans lequel devaient se chercher la phrase ou la suite de phrases devant nous faire passer « de l'autre côté », du côté de la peur après celui de l'amour romantique.

- Je n'aurai pour l'heure qu'une question à vous poser, murmura Holmes dont la voix se faisait plus chaude et douce. Pourquoi user de votre nom de Lila Brown quand vous pourriez éprouver quelque légitime fierté à donner du Madame Pullfrog, ce qui doit ouvrir en notre monde ouvrir beaucoup de portes dans ce qu'on nomme vulgairement « la bonne société ? »

- Vous mettez là Monsieur le doigt sur un fait qui m'a fait déjà beaucoup réfléchir et qui m'est en fait tout à fait involontaire. Je ne sais pas si vous pouvez me comprendre, mais il me semble que la plupart du temps je ne parviens tout simplement à être Madame Pullfrog. C'est...

- Continuez, lui dit Holmes avec une gentillesse et une bienveillance qui décidément me surprenait de plus en plus chez cet homme plus enclin à bousculer ses visiteurs par quelque pique ou détail sorti de Dieu sait où.

- C'est un peu pour cela que je sui venue vous voir. Je pense que n'importe qui d'autre m'aurait tenue pour folle. J'ai assisté récemment à la conférence d'un médecin autrichien spécialisé dans les nerfs. Enfin je ne sais pas si c'est ainsi qu'il se qualifierait. A la fin de la conférence, j'avais la quasi-certitude que j'étais effectivement gravement atteinte de névrose, psychose et je ne sais quoi encore à quoi je n'ai je crains pas compris grand-chose en fait....

- Le docteur Watson m'a parlé il y a peu de ce médecin qui semble se prendre pour je ne sais quel nouveau prophète. Je doute qu'il rencontre un grand succès avec ses histoires qui me semblent bonnes à « dormir debout » . Poursuivez je vous prie.

- Je ne puis en dire plus pour l'instant » dit-elle en retenant difficilement un sanglot.

- Je vais essayer de vous aider Madame en vous posant quelques questions auxquelles je vous demande de répondre brièvement, ainsi que votre coeur et votre raison vous l'indiqueront, sans réfléchir. Ensuite, je vous dirai si je peux ou non vous être en quelque chose vous être utile. Etes-vous d'accord ?

Je ne pus à cet instant m'empêcher de penser au médecin autrichien et de son dispositif du divan et du « ramonage de cheminée. »

- J'attends vos questions Monsieur Holmes ! dit Madame Pullfrog.

- Est-ce vous ou Monsieur Pullfrog qui a le premier parlé de mariage ?

- C'est Lucius. Assez vite après sa sortie de la clinique.

- Quand la précédente Madame Pullfrog est-elle décédée ?

- Je ne sais pas exactement, sept à huit ans je crois. C'est étrange et, comment dire, dérangeant que vous me posiez cette question.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il me semble que Lucius n'aime pas en parler. Enfin je veux dire que c'est une chose dont il évite de parler et qu'il détourne la conversation quand cela est évoqué devant lui. En ma présence en particulier. Sa femme était belge. Elle est restée bloquée là-bas, je ne sais pas exactement pourquoi. Il est resté sans nouvelles d'elle pendant longtemps, puis a appris son décès.

- Comment l'a-t-il appris ?

- Je ne sais pas et je n'ai rencontré personne qui ait pu m'en dire plus à ce sujet.

- Vous habillez-vous souvent ainsi ? en rouge je veux dire.

- La plupart du temps oui. Presque tous mes vêtements me sont offerts par Lucius. De temps à autre il m'emmène « faire les magasins. » Il adore le rouge. Il dit que cela va bien avec mon air irlandais.

- Aimez-vous le rouge ?

- je crois oui. Encore que j'aimerais de temps à autres porter d'autres couleurs. Je portais avant mon mariage plus souvent du vert ou du gris

- Avez-vous des amis ?

- A vrai dire plus beaucoup pour ne pas dire non. J'ai dans ma tête quelques « Poppies », mais sinon personne que je puisse tenir pour des amis, hommes ou femmes. J'ai perdu tous contacts avec mes collègues de l'hôpital. Sans doute pensent-elles que nous ne sommes plus du même monde. Lucius est très pris par ses affaires auxquelles je ne comprends pas grand-chose et ne semble rien apprécier plus que de rester à la maison et lire ou écouter la radio quand il a quelques instants de tranquillité.

Holmes se racla la gorge, comme si une quinte de toux menaçait.

- Je m'excuse par avance pour la question à venir qui pourrait vous choquer ou vous mettre dans l'embarras. Avez-vous avec votre mari des rapports sexuels réguliers ?

Madame Pullfrog fut saisie d'une soudaine et fulgurante rougeur.

- Je ne sais comment vous répondre. Cela est extrêmement personnel et gênant. Elle chercha de mon côté une aide. Je dois avouer que je fus moi aussi très gêné, et par la question de Holmes et par le regard déstabilisé de la jeune femme. Nous avons une grande différence d'âge, mais pas de coeur. Lucius s'intéresse à beaucoup de choses ayant trait à la nature...

- A votre nature également ? demanda Holmes en tirant vigoureusement sur sa pipe.

Ceci me sembla d'une incroyable grossièreté, d'autant que Holmes la débita comme s'il parlait du temps qu'il ferait la semaine prochaine.

- Peu en fait. Mais cela ne m'a aucune importance. Il sait me dire son affection de bien des manières autres.

- Si bien que vous êtes finalement assez seule. N'est-ce pas ? Votre mari a-t-il de la famille proche ?

- Pas que je sache. Ses parents sont morts il y a bien longtemps et il n'a à ma connaissance ni cousins, ni neveux ou nièces. Je n'ai pour ma part que mes parents qui vivent bien loin d'ici, à Cork en Irlande, et je n'ai ni frère ni soeur.

- Si bien que je pense que votre mariage a du être une cérémonie très intime.

- Je ne pense pas en effet qu'il puisse y avoir en effet plus intime. Nos témoins étaient le secrétaire de Lucius et son fondé de pouvoir. Il n'y eut pas d'invitations et la cérémonie s'est tenue dans la chapelle de Lam Hall , le manoir de mon mari où nous résidons le plus souvent.

- Mais c'est très loin de Londres ! remarqua Holmes avec un froncement de sourcils que j'avais appris être au fil des années comme un des signes que dans son cerveau au fonctionnement si étrange parfois, mais si efficace, un petit bout de la pelote de fil lui était apparu comme une idée à ne pas rejeter tout à fait, aussi tenue et incongrue puisse-t-elle paraître.

Il se leva brusquement et fut soudain devant Lila Pullfrog encore assise plus grand qu'il ne lui avait peut-être jusque là semblé.

- Madame, il va vous falloir encore répondre à quelques brèves questions. Qui vous sait être à Londres aujourd'hui et non pas dans votre manoir ?

- Lucius bien sûr. Pour le reste je ne sais pas. Peut-être ai-je dit devant son secrétaire ou quelque domestique que j'avais à renouveler ma garde-robe en prévision de l'été prochain. Je ne saurais vous en dire plus à ce sujet.

- Que pensez-vous qu'on puisse dire des trente-six ans qui vous séparent de votre mari ?

- On ne sait jamais que ce qu'on entend. Je n'ai jamais rien entendu, de vive voix en tout cas sur ce sujet qui puisse être désobligeant

- Combien de temps avez-vous annoncé devoir être absente ?

- Je ne sais pas exactement, quelques jours, quatre au plus.

- C ‘est vague Madame. Pourquoi dites-vous quatre dans la même phrase que « quelques ». L'un est précis, l'autre pas.

- Je ne sais en fait, voilà !

- Londres est Madame un endroit particulier. On peut y être observé par mille paires d'yeux sans s'en rendre compte. On peut y être suivi, épié et pourquoi pas.... Je crois plus prudent pour vous, encore que vous ne m'ayez finalement dit que peu de choses sur les réelles raisons de votre visite, que vous rentriez chez vous le plus tôt possible, par le premier train. Y a-t-il aux environ de Lam Hall une auberge discrète où la présence de touristes n'étonnera pas en cette saison et où la nourriture soit acceptable ?

Lila Brown (ou plutôt Madame Pullfrog) se leva à son tour, serrant à nouveau contre elle son sac de daim roux. C'était ma foi une bien jolie femme, mince, peut-être plus vigoureuse qu'elle ne voulait le laisser paraître. J'avais l'âge de son mari. Que n'aurait elle pu être mon épouse ?

- Il y a, dit elle, à Angleton l'Auberge des Trois Laquais. J'en ai entendu parlé en bien. Ce n'est pas à plus de vingt minutes du manoir et les nombreux étangs et cours d'eau de la région attirent de nombreux pêcheurs, si bien qu'on a l'habitude de voir des têtes nouvelles. »

- Et bien nous y serons demain soir, dit Holmes. J'ai un certain nombre de choses à vérifier sur place. Une deuxième chose Madame Pullfrog , je ne crois pas que le petit pistolet de manchon que vous avez dans votre sac ne soit très utile ni très efficace. Face à un chien menaçant ou un taureau furieux, un badine de saule ne sert pas à grand-chose.

Lila Brown parut si abasourdie par cette remarque qu'elle tourna aussitôt les talons et se précipita vers la porte en oubliant de nous souhaiter le bonsoir.

Quand la porte se fut refermée, Holmes retourna se lover sur son grand fauteuil d'osier en prenant au passage sur la table une longue pipe noire et sa blague de tabac.

- Voilà une non-affaire tout à fait intéressante Watson lança Holmes en même temps que de petites volutes de fumée odorantes. Qu'avez-vous noté ?

Sa question et son assertion me surprirent. Je m'assis en face de lui et essayai de rassembler ce que j'avais appris. Je dus en fait constater que finalement rien d'extraordinaire n'expliquait la démarche de madame Pullfrog, puisqu'elle n'avait rien dit en fait que de très vague, et en particulier sur les raisons qui l'avaient conduite jusqu'à notre porte. J'en fis part à Holmes, espérant ne pas trop me faire rabrouer pour mon manque coutumier de perspicacité.

- Excellent Watson ! Cette jeune dame ne nous a à peu près rien dit que le goût de son époux pour la couleur rouge, son absence quasi-totale de famille, une vie somme toute morne et ennuyeuse avec un mari bien plus âgé qu'elle et fort occupé et enfin une angoisse diffuse sans fondement palpable. A notre époque où toutes les bases de la morale semblent avoir définitivement été ébranlées, j'aurais volontiers conseillé à notre jolie visiteuse de prendre quelque amant de son âge qui fît montre d'un peu de patience avant de l'épouser, et sa fortune avec elle. Mais ne faites pas cette tête Watson ! Je ne voulais pas disant cela vous faire aucune peine pour une affaire personnelle certes douloureuse mais dont j'espère que vous l'avez maintenant surmontée.

Il me fit pourtant de la peine en « retournant le couteau dans la plaie. »


Nous nous retrouvâmes le lendemain à quinze heures à la gare de Padington. Ou plutôt se fut Holmes qui me retrouva car je ne l'aurais d'aucune façon reconnu s'il ne m'avait tapé sur l'épaule en me disant : Ne faites donc pas ces yeux de merlan frit Watson ! Il m'a semblé utile de changer quelque peu mon apparence coutumière.

L'homme droit au regard perçant était devenu un semi-abruti voûté, les joues mangées d'épouvantables rouflaquettes rousses jointes par une moustache hirsute de porc-épic. Il portait un costume de velours brun passablement usé et était bardé de tout l'attirail du pêcheur éclairé, c'est-à-dire hérissé d'une forêt de cannes, d'épuisettes, entravé par les lanières épaisses de paniers à poissons dont le nombre me parut excessif.

- Croyez-vous lui dis-je, que j'aurais du moi aussi me déguiser ?

- Tout d'abord Watson, me répondit-il, avec cet air traînant et exaspérant des gens du Worcestershire, je ne suis pas déguisé, je suis devenu l'un de ces Anglais dont on se demande avec effarement ce qu'ils apportent à la grandeur de l'Empire quand leurs préoccupations premières sont la taille des asticots, la couleur des mouches et bon nombre encore de choses proprement stupéfiantes pour qui n'y a jamais prêté attention. Ensuite c'est aussi bien que vous soyez demeuré tel qu'on vous connaît à Londres. Vous serez en quelque sorte mon représentant, mes yeux et mes oreilles. Vous serez seul à me savoir proche, ce qui est un avantage considérable dans cette affaire qui, plus j'y réfléchis, est tout à fait passionnante parce que j'y entrevois plus de menaces qu'il n'y pourrait sembler et ne sais en fait pas vraiment qui veut que nous y jouions je ne sais quels rôles. Mais venez, notre train en va pas tarder à partir.

Le voyage, s'il ne fut pas particulièrement agréable, nous permit il au moins d'échapper aux griffes de la ville toujours plantées plus loin, jamais rassasiée des hectares qu'elle dévorait chaque année aux campagnes environnantes pour y faire pousser des lotissements navrants de banalité ou de bâtisses de briques sombres dont la laideur était proportionnelle à la hauteur. J'en vis une qui semblait comporter sept cages d'escaliers et si je ne me trompais pas neuf étages, ce qui me parut tout à fait extravagant.

Holmes, qui regardait d'un air dégoûté le même paysage dit une phrase étrange et certainement prémonitoire : Nous créons aujourd'hui les tumeurs, demain nous nous plaindrons de l'inefficacité des médecins. Il ne dit plus rien de tout le voyage, le regard perdu sur je ne sais quelles visions. Je me résolus donc à somnoler un peu, ainsi qu'il m'arrivait de plus en plus souvent.

Il nous fallut descendre à la gare de Lawan Sheppard et y prendre la voiture qui fait quatre fois par jour la navette jusqu'à Little Angleton et passant par d'autres villages dont les noms ont depuis longtemps quitté ma mémoire.

Au terme de ce dernier trajet chaotique et fortement parfumé par plusieurs paniers renfermant poules, canards, oies et fromages locaux, nous nous dirigeâmes vers l'Auberge des Trois Laquais sans sembler nous connaître. Holmes avait bien fait les choses. Une chambre avait été retenue à mon nom et une autre au nom de M. Smog.

- Vous n'allez pas être déçu par la région, Monsieur Smog ! lui dit en ricanant l'aubergiste qui semblait n'avoir jamais vu un attirail pareil sur le dos et les épaules de personne depuis plus de trente ans qu'il tenait son auberge.

Une lettre en provenance de Lam Hall m'attendait. L'aubergiste rubicond me la tendit avec déférence et une énorme curiosité.

Je la décachetai devant le comptoir mais me dirigeai ostensiblement vers le salon pour l'ouvrir.

Madame Lila Pullfrog me priait de me joindre à quelques amis et familiers pour un repas tout simple le soir même.

Je quittai l'auberge vers dix-neuf heures, muni d'un plan ma foi pas trop mal fait par notre aubergiste et qui m'évita deux ou trois erreurs à des embranchements incertains, surtout à la seule lueur d'une torche électrique. Dieu sait où m'auraient conduit mes pas dans ce pays où tout chemin peut conduire à une mare aux bords glissants quand il ne serpente pas entre deux, plus noires et fétides l'une que l'autre.

J'arrivai à Lam Hall une petite demi-heure plus tard, saisi par la façade massive, illuminée par une dizaine de torches électriques mais dont le haut se perdait dans l'obscurité renforcée par la présence serrée de frênes et de chênes proprement gigantesques.

Je fus heureux de ne pas être trop crotté au terme de ce trajet nocturne car les autres convives étaient vêtus avec cette discrète élégance des gens fortunés (ou semblant l'être) qui ne connaissent, même au plus profond de la campagne anglaise, que le service des meilleurs tailleurs et le rang qu'ils ont ou pensent avoir à tenir.

Outre Lucius Pullfrog, que je trouvai plus âgé ou abîmé par la vie que je ne m'y serais attendu, et son épouse, il y avait le professeur Swain et sa fille Lisbeth, un homme d'une surprenante beauté, Edgar Oldbow, chirurgien des yeux dont la laideur de sa femme, Annabelle, ne semblait avoir d'autre fonction que de rehausser sa beauté. Il me sembla comprendre assez vite que l'argent de celle-ci avait été fort utile au début de la carrière de son mari, lequel ne parvint pas tout le temps à retenir quelques regards appuyés en direction de Madame Pullfrog. Il y avait enfin un jeune homme pâle aux cheveux plus noirs qu'il n'est possible de nommer cette couleur et assez longs ainsi que les portent aujourd'hui certains étudiants. Il me fut présenté comme Herbert Pullfrog, lointain neveu de Lucius Pullfrog, récemment venu de France pour parfaire sa maîtrise de notre langue.
.
Lila Pullfrog me présenta brièvement comme un médecin londonien qui avait été de grand secours à l'une de ses amies. Elle ne sembla pas utile de nommer cette amie, ni de dire quel était le champ de mes talents. Au moins n'aurai-je pas à jouer une comédie dangereuse. Comme dit le proverbe « à qui ment il faut bonne mémoire. »

Le repas commença presque aussitôt. Comme il faut s'y attendre en ce genre de circonstances, ce fut un moment morne, empli de silences et de précautions. Le service fut lent comme la conversation où chacun prenait son temps de crainte d'être trop tôt à court d'anecdotes que les autres présents n'eussent déjà connues. Car ces gens semblaient à eux tous constituer la maigre élite de ce coin perdu et être contraints donc à se voir plus souvent que s'ils avaient résidé ne serait-ce que dans une petite ville. Rien au cours de ce repas ne m'apprit qu'ils avaient vraiment tous du plaisir à être ensemble.

On ne parla donc de rien d'intéressant ou plaisant. Le menu avait été conventionnel, pas même recherché. Une salade de pommes de terre froide, du mouton à la menthe et un pudding roboratif. Seul l'excellent café, qui fut servi au salon étouffant de lambris sombres et de bibliothèques chargées de livres sans doute à peine feuilletés, parut donner à tous un peu de plaisir. A moins que ce ne fut l'heure prochaine où il ne serait pas inconvenant de prendre congé.

Je n'avais bien sûr pas oublié les raisons réelles de ma présence. Aussi m'étais-je attaché tout au long de la soirée à rester aux aguets, à noter mentalement toute chose qui aurait pu avoir un lien, aussi ténu et futile fût-il, avec l'étrange visite de Madame Pullfrog. Mais je ne pus retenir rien de remarquable qu'une certaine absence de Lucius Pullfrog (soit il s'ennuyait au point de ne pas pouvoir le dissimuler tout à fait, soit il s'amusait de quelque chose qui m'échappa.) et une nervosité palpable chez sa jeune épouse, nervosité qu'elle cachait sous une gaîté un peu forcée qui ne parut faire illusion auprès de personne.

Je quittai Lam Hall un peu après vingt-deux heures, soulagé et perplexe. Je me demandai ce que j'allais bien pouvoir raconter à Holmes.


Les jours qui suivirent se passèrent en promenades monotones dans cette région qui n'a rien de remarquable que ses innombrables pièces d'eau entourées de roseaux et de boue. Par ailleurs le temps s'était mis en accord avec le calendrier, si bien qu'il pleuvait avec une étrange régularité, les averses ne cessant que pour laisser monter des étangs une brume épaisse et odorante. Tout cela sous un vent du Nord plus que frais.

Quand il n'était pas possible de marcher, je passais mon temps soit dans ma chambre, soit dans le salon de l'hôtel où des groupes de pêcheurs se racontaient des prises aussi remarquables que douteuses. Parmi eux, Holmes tenait un rôle discret d'homme à la parole rare mais aux oreilles aux aguets. Bien sûr il ne manifesta pas qu'il me connaissait. Il allait d'un groupe à l'autre, s'immisçait dans les conversations, faisant parfois jaillir de son panier un poisson qui attirait force commentaires et exclamations qui montraient de toute évidence que peu en avaient pêché de tels depuis longtemps. En deux jours à peine il était devenu la vedette de l'auberge et n'avait ainsi que peu à interroger pour en apprendre apparemment beaucoup si j'en croyais sa mine réjouie et satisfaite. Malheureusement ce n'était pas mon cas.

J'en étais à me demander ce que j'avais encore à faire dans cette ennuyeuse villégiature quand on me porta, alors je faisais au salon les mots croisés du Times daté de près de dix jours, une enveloppe aussi blanche qu'anonyme, ne portant que mon nom. Le garçon qui me la donna ne put rien me dire d'autre qu'il l'avait trouvée sur la banque d'accueil et me l'avait par conséquence remise sans s'interroger d'aucune manière sur sa provenance.

L'enveloppe contenait une simple feuille pliée en quatre. Une feuille aussi blanche que banale.

« Le dénouement est proche »

Voilà la seule ligne noire qui barrait la blancheur de la feuille comme un message divin ou diabolique. Pour bref que fut le billet, il était porteur d'une étrange confusion. Les deux premiers mots étaient d'une écriture plutôt ronde, comme si une femme (je ne sais vraiment pas pourquoi je pensai cela) les avait tracés. Les deux autres par contre étaient d'une écriture plus vive, plus anguleuse, moins formée, le signe peut-être d'une urgence qui serait alors survenue. Il me vint alors à l'esprit que ces deux derniers mots avaient été rajoutés après coup aux premiers. Mais l'éventuelle raison de ceci m'échappait tout à fait.

La journée s'acheva sans que la moindre lumière ne vienne m'éclairer.

Je montai de bonne heure dans ma chambre après un énième repas à base de poisson fade. Je ne parvins pourtant pas à trouver rapidement le sommeil. Je fus bientôt las de me retourner dans mon lit et m'installai dans le fauteuil tiré près de la fenêtre sans volets avec un recueil des plus belles poésies de Christopher Marlowe.

Je lisais depuis plus d'une heure quand mon attention fut attirée par un éclat fugitif de lumière par delà les toits du village. Autant qu'il m'en souvenait de mes ennuyeuses promenades dans les environs, il n'y avait là-bas que des bois épais d'arbres bas et moussus, percés par endroits de trous d'eau à peine perceptibles en plein jour. Ces bois s'arrêtaient aux hauts murs de Lam Hall. Je posai mon livre, baissai la lampe à gaz et me levai pour presque coller mon visage à la vitre froide. Mais le givre qui commençait à s'y étoiler m'empêchait de bien voir, la lumière de la lampe derrière moi transformant le vitrage en miroir.

J'éteignis d'abord tout à fait la lampe puis ouvris un battant de la fenêtre le plus délicatement possible pour ne pas faire de bruit. La nuit était claire et le froid vif. Serrant autour de moi ma robe de chambre, je me mis à scruter l'obscurité dans la direction où il m'avait semblé avoir vu cette étrange lueur pour la dernière fois. Mais la nuit demeura aussi noire que l'encre des romanciers.

J'allais renoncer quand elle brilla, brièvement, un peu plus à droite que je ne m'y attendais. Peut-être s'était « on » déplacé dans un chemin creux ou derrière des halliers plus épais. « On » ? Que n'aurais-je donné pour donner une forme ou un nom à celui (ou celle) qui semblait tout à la fois chercher son chemin et suivre une piste précise dans un but inimaginable. Le fanal réapparaissait de loin en loin. Tantôt vif, tantôt voilé, soit parce que caché à moitié par celui ou celle qui le portait, soit parce que des feuillages bas en captaient par moments une partie de la lumière.

Je notai dans un coin de mon esprit qu'il était peut-être intéressant que j'hésitasse à penser « celui » ou « celle » sans détermination claire. Je me dis aussi que j'étais peut-être en train d'essayer de reconstituer un dinosaure tout entier à partir d'un seul os qui pourrait s'avérer être celui d'une vache oui d'un mouton, et qu'il pouvait très bien ne s'agir que d'un braconnier du village posant ses pièges sur les passages repérés de son gibier préféré.

L'insomnie est une étrange affection. Je m'en suis souvent rendu compte dans l'exercice de mon ancienne profession. Elle peut très bien desserrer son étreinte des heures durant et vous terrasser tout à coup en quelques minutes. Ce fut ce qui m'arriva. Soudain sans forces et sans plus de maîtrise sur ma volonté, je refermai la fenêtre, me débarrassai de ma robe de chambre et me laissai aller dans l'étreinte fraîche des draps où je sombrai dans un sommeil lourd et sans rêves.


Quand je descendis le lendemain matin pour mon petit déjeuner, je sentis tout de suite que l'ambiance générale avait bien changé. Si la salle à manger était assez calme, par contre le hall était un lieu chargé de tensions comme si on était en train de s'y livrer à quelque expérience sur la conduction de l'électricité. On entrait, on sortait pour revenir tout aussi tôt, on s'exclamait, on chuchotait à voix à peine basse. La plupart de ceux qui auraient du à cette heure se trouver à leurs postes de pêche favori s'agglutinaient avec à l'épaule ou sur le dos leur matériel foisonnant, ce qui donnait à la scène un aspect assez comique.

Je m'enquis auprès de la jeune fille qui me servait mon thé de la raison de cette agitation. Elle même semblait tendue. Excitée ? Regrettant de ne pouvoir pas être plus près du hall à cause de son service ?

- Un endroit si tranquille ! C'est incroyable ! Dans l'Etang du Héron gris, la tête dans l'eau !

Je dus faire de larges gestes des mains pour lui faire comprendre que je ne comprenais rien à ce qu'elle me disait en bribes si décousues. Par ailleurs je craignais que dans son agitation elle ne me versât la moitié de la théière sur le pantalon.

- Je vous prie de m'excuser, dit-elle, semblant retrouver un peu de sa raison. C'est un pêcheur qui vient ici chaque année. Il cherche ce qu'il appelle « Le Brochet », en appuyant sur chacune des initiales, le plus gros qui puisse se trouver. Cela fait bientôt dix ans qu'il vient. D'après ce que j'ai compris, parce que vous comprenez je n'ai pas que cela à faire de traîner dans le hall avec le patron qui est toujours sur mon dos, si vous me passez l'expression. D'après ce que j'ai compris ce fou du brochet est allé tôt ce matin à l'Etang du Héron gris, dans les bois entre ici et le château. Il en est revenu presque aussitôt ; comme si les chiens de l'enfer étaient à ses trousses. Faut dire qu'il a trouvé là-bas, couché sur l'herbe mais la tête complètement dans l'eau le beau docteur qui était au château depuis quelques jours. Un vrai bel homme que je n'ai vu qu'une fois mais qui m'a laissée toute chose. Vous parlez d'une histoire que ça fait ! Les gens ne devraient pas se promener comme çà la nuit dans des coins aussi traîtres !

L'arrivée toussotante du patron de l'auberge mit fin au récit de la servante qui se trouva tout à coup une tâche urgente et me laissa pour ma part dans une profonde expectative. Une pensée saugrenue me traversa l'esprit : « Je n'aurais pas penser à celui-là. »

Je ne m'étendrai pas sur l'enquête qui conclut à une mort par noyade causée par l'imprudence du docteur Oldbow, parti aux dires de son épouse « faire un tour parce qu'il ne parvenait pas à dormir. » Si la servante avait dit vrai, si les ragots qu'elle m'avaient rapportés étaient relativement vrais, quelle étrange noyade que de n'avoir que la tête sous l'eau, car c'est en général la tête qu'on tente de garder hors de l'eau et non pas son pantalon et ses bottes.

Dans l'après-midi, Lila Brown (je me fis la remarque que j'hésitais toujours à la nommer Pullfrog) me fit porter, par un domestique aussi renfrogné et silencieux que peu enclin à manifester quelque politesse, un billet par lequel elle me demandait de passer à Lam Hal avant le dîner et d'y demeurer « au moins une nuit. » Je fis rendre par le même domestique une réponse positive, non sans craindre l'ambiance peu réjouissante de Lam Hall, si je m'en tenais à mes derniers souvenirs et en prenant en compte le drame qui venait de survenir.

De fait l'ambiance était au-delà du sinistre. Dès que j'arrivai, on me conduisit à l'appartement de Madame Pullfrog qui me remercia chaleureusement de ma venue en tenant longuement mes mains dans les siennes. J'en fus ému, et peut-être un peu plus. Il y avait bien longtemps qu'une femme ne m'avait touché.

Son teint pâle touchait à la transparence. Ses yeux gonflés et rougis me firent comprendre qu'elle avait pleuré il n'y avait que peu de temps. Je ressentis chez elle une tension et une fébrilité qui tinrent mes sens en éveil. Peut-être sans cela n'aurais-je pas remarqué tout de suite une légère odeur de tabac. Pas l'odeur âcre et assez épouvantable des tabacs bruns que fument les français, ni celle des tabacs trop sucrés des américains. C'était une odeur plus suave, plus fruitée, qui aurait presque pu être confondue avec les effluves d'un parfum, sauf qu'un tabac froid ne laisse pas derrière lui une fragrance agréable.

D'une main blanche sortant de sa robe de chambre écarlate, elle me désigna pour m'y asseoir un canapé grenat. Je m'assis à son invitation. Elle s'assit à côté de moi, rabattant sur ses genoux un pan de tissu qui avait glissé. J'avais juste le temps d'entrevoir les liens fins de la cuisse et du mollet autour de l'orbe du genou.

- Je suis heureuse que vous ayez pu venir aussitôt docteur Watson me dit-elle d'une voix un peu tendue et haute. J'aurais pensé que Monsieur Holmes vous aurait accompagné, mais sans doute oeuvre-t-il de son côté.

- De ce que fait en ce moment mon ami, je ne peux rien vous dire Madame Pullfrog (je m'aperçus presque aussitôt de l'ambiguïté de mon propos qui disait tout aussi bien mon ignorance qu'un secret à garder), mais je suis tout à votre disposition puisque vous l'avez sollicitée.

Je trouvai tout à coup qu'il faisait bien chaud dans cette pièce accueillante et parfumée.

- J'ai peur docteur Watson, me dit-elle d'une voix vibrante. La mort de ce pauvre docteur Oldbow est une horreur à laquelle je ne puis me faire, même s'il s'agit d'un de ces stupides accidents qui surviennent trop souvent. J'ai peur parce que j'aurais du me trouver moi aussi dehors cette nuit.

- Que me dites ? m'écriai-je.

- La vérité docteur. On m'a porté peu après le repas un billet signé assez ridiculement « un ami » me demandant de me trouver à l'Etang du Héron gris vers dix heures pour « des informations sur mon entourage. » Ceci était si saugrenu et tardif que bien entendu je ne m'y suis pas rendue. Vers huit heures j'étais ici, attendant avec un livre dont je ne souviens même pas l'heure de me coucher sans craindre d'insomnie. Et pendant ce temps, ce pauvre docteur...


Je restai un moment silencieux, incapable à la fois de réfléchir à ce qui venait de me dire Madame Pullfrog et d'oublier tout à fait la brève blancheur de sa peau si vite cachée par l'étoffe de sa robe de chambre.

Je ne sais plus ce qui dans l'atmosphère intime de la pièce provoqua ce qui suivit, mais ce dont je me souviens avec honte et délice, c'est de mes joues brûlantes comme cela ne leur été pas arrivé depuis si longtemps. Je ne sais quelle confusion se produisit alors dans mon esprit, encore que je ne pense pas qu'il y ait pris une grande part. Sans nul doute Madame Pullfrog avait elle besoin de réconfort. Mais peut-être ma main posée haut sur sa cuisse et ayant fait glisser l'étoffe de soie qui recouvrait ladite cuisse n'était pas le genre de réconfort qu'elle attendait d'un vieux médecin. En tout cas la réplique fut vive et violente. Elle me planta ses ongles si joliment vernis dans la chair du poignet et posa sur moi un regard extraordinairement dur qui changea pour quelques secondes l'image que donnait d'elle d'habitude cette femme qui semblait quelques minutes auparavant sur le point de défaillir.

- Je... Je me suis égaré. Je vous prie de bien vouloir m'excuser, balbutiais-je en retirant vivement la main et en serrant de l'autre mon poignet meurtri.

- Je vous croyais un ami, dit elle en se levant pour aller s'asseoir sur un fauteuil à quelque distance de moi.

S'en suivit un interminable et pesant silence pendant lequel j'examinai avec attention mes chaussures comme si je ne les avais jamais vues auparavant et que Lila Pullfrog mit à profit pour s'enrouler d'un grand châle de Cachemire.

- Avez-vous encore ce billet ? puis-je enfin murmurer.

Elle sembla hésiter quelques secondes.

- Le voilà, me répondit-elle en me tendant une feuille de papier pliée en quatre qu'elle avait saisie sur une table basse près de son fauteuil.

Le papier était tout à fait ordinaire et de taille disproportionnée pour la brièveté du texte qu'il portait. N'y était écrit que la phrase « Pour savoir ce qui vous concerne et concerne votre entourage, venez seule ce soir peu après vingt-deux heures à l'Etang du Héron gris. Un ami. »

Ces derniers mots avaient été jetés tout en bas de la page, si vivement qu'ils en étaient presque illisibles. Je fus frappé par l'écriture du billet. Je n'avais pas sur moi le message énigmatique qu'on m'avait fait remettre à l'auberge, mais j'étais persuadé qu'une seule personne les avait écrits tous deux, ou au moins en partie. Ce qui ne faisait qu'épaissir le mystère.

Je fis part de cela à Lila Pullfrog, en veillant bien à ce que mon regard ne descende pas plus bas que ses épaules.

- Etes-vous certain de votre intuition docteur Watson ? me demanda-t-elle d'une voix plus basse et rauque que d'habitude. Cela paraît si invraisemblable et dénué de sens !

Elle avait l'air réellement perplexe, les bras serrés autour de sa poitrine, le regard vide comme si elle essayait de lire ou entendre quelque chose au travers de l'air autour d'elle. Il me sembla qu'il y avait aussi de la veille dans son regard, une attention aiguë. Des liens étaient interrogés, des hypothèses soupesées, confrontées, triées. Que n'aurais-je donné pour que Holmes fût là à cet instant où je me sentais perdu, incapable de réfléchir, le cerveau embrouillé comme celui d'un enfant devant un insoluble problème de bassin se vidant peu à peu malgré l'apport d'eau d'une source fantasque.

- Je sais bien que tout cela paraît absurde, dis-je. Mais pourtant le docteur Oldbow est mort à l'endroit où l'on vous attendait, où l'on voulait que vous veniez, et il est mort « pour de la vraie » comme disent les enfants. Je ne crois pas que nous puissions oublier tout à fait ceci, même si l'accident semble, pour le moment, être l'hypothèse partagée.

- Mais c'est forcément un accident ! répliqua-telle avec vigueur.


Sur le chemin du retour, je fis un crochet vers ce fameux étang. De fait, je découvris qu'il ne s'agissait pas à proprement parler d'une étendue d'eau entre des berges bien définies mais plutôt d'une zone humide et spongieuse , se transformant çà et là en mares plus ou moins distinctes, couvertes d'une couche épaisse de végétaux. l'une d'entre elles, un peu plus vaste et avec en son milieu une petite surface d'eau libre ne devait pas cependant dépasser la moitié d'un mètre de profondeur.

Un accident ! Comment cela serait il possible ? Certes il faisait noir.........( je me fis soudain la remarque qu'on n'avait semblait il pas trouvé de lanterne près du corps ou dans la pièce d'eau. J'avais pourtant bien vu une lueur se déplacer. Une autre main la portait elle ? Sans doute. Mais cela rendait encore plus improbable l'hypothèse de l'accident, ou, s'il y avait eu accident, il y avait quelqu'un qui n'avait pas porté secours au docteur Oldbow et n'avait pas tenté d'aller en chercher au château pourtant proche.), mais comment avait il pu faire son compte pour se noyer, justement dans la pièce d'eau la plus importante quand une chute dans n'importe quelle autre se serait soldée par un costume à nettoyer ?

Que n'aurais-je donné pour que Holmes fût avec moi plutôt que de jouer ce rôle grotesque de traqueur de tanches.

Peut-être Dieu entendit-il cette prière pourtant non formulée. En tous cas, je trouvai Holmes confortablement installé dans le salon de l'auberge. Pour une fois il n'était pas bardé de gaules, paniers ou épuisettes. Il me fit un signe discret de la tête m'invitant à engager la conversation, comme l'aurait fait un homme rencontrant une vague connaissance perdue de vue depuis plusieurs mois.

Quand je me fus livré aux simagrées nécessaires, nous pûmes engager une conversation plus utile.

Je relatai à Holmes aussi bien les évènements auxquels j'avais participé que ceux que je tenais que de seconde main. Je lui fis également part de ma visite à l'Etang du Héron gris et des réflexions qui en étaient survenues.

- Je vous y ai vu en effet en train de gâcher les derniers indices potables que n'avaient pas massacrés les gens venus sortir le docteur Oldbow de l'eau.

Il m'avait écouté avec cette expression de concentration mêlée en même temps d'absence, comme s'il s'appuyait sur mon récit pour suivre dans son esprit des chemins de traverse que lui seul entrevoyait.

- Tout cela n'a aucun sens Watson, me dit-il quand j'eus fini ma relation. Aucun sens parce que je ne suis pas certain que nous disposions de toutes les pièces, ni que nous regardions le puzzle dans le bon sens. Et, voyez vous, je me demande si « on » ne nous propose pas de regarder d'un certain point de vue plutôt que d'un autre. Mais je n'en sais pas encore assez pour l'affirmer.

Il resta un moment silencieux. Je crus en fait qu'il s'était endormi, mais il releva bientôt la tête et me regarda d'un oeil perçant.

- Plusieurs choses m'intriguent Watson. Rien ne se passe de façon plausible ou attendue. Et pourtant il me semble que court par en dessous quelque chose de simple, quelque chose d'aussi résolu qu'une eau souterraine qui n'a de cesse que de trouver le lieu de sa résurgence. Je ne crois pas que nous soyons là par hasard. Et je ne pense pas qu'à la sollicitation de Madame Pullfrog. « On » a besoin de notre présence, et je me demande s'il est encore bien utile que je me déplace si ridiculement accoutré et encombré de cet attirail grotesque. Je n'ai pas appris grand chose à rôder le long de tous ces étangs et ruisseaux sinon qu'il faut avoir atteint degré de désespoir et de dégoût de soi pour regarder pendant des heures se dandiner un bouchon. Je pense qu'il me faut disparaître et revenir sous un jour plus utile et efficace.

- Vous n'êtes pas content de moi ? fis-je un peu piqué dans mon amour propre par l'agacement que je sentis pointer dans sa dernière phrase.

- Du tout. Ne vous méprenez pas Watson ! Pour être mécontent, encore faudrait il que je sache ce qui me ravirait. Or, je ne le sais pas, pas encore clairement en tous cas. Ce que je veux dire c'est qu'il me semble c'est qu'on a souhaité notre présence pour voir certaines choses, et celles-là seulement pour permettre à d'autres de rester cachées. Je pense que si nous ne trouvons pas le moyen de brusquer les évènements, d'opposer notre volonté à celle qui agit pour l'instant dans l'ombre, et bien je pense que nous ne serons que des acteurs d'une bien mauvaise comédie dont je voudrais qu'elle se terminât sans autre drame.

Je dois dire qu'à part le brouillard dans lequel j'étais plongé, je ne comprenais pas grand-chose à ce que me disait Holmes. Mais à cela au moins étais-je habitué.

- Ne changez rien, me dit-il, à votre personnage de bon docteur en retraite. Continuez à observer, à noter surtout ce qui vous paraîtra dénué de sens, bizarre, incongru ou au contraire étrangement banal. Je serai de retour dans quelques jours et me ferai connaître de vous si vous ne me deviniez pas sous ma nouvelle apparence. Sur ce il se leva et sortit de l'auberge.

Le patron vint passer sur la table un coup de torchon bien inutile, vu que nous n'avions rien pris.

- Vous le connaissez ? me demanda-t-il

- Vaguement, répondis-je, une lointaine connaissance de Londres.

- De Londres ? Vu son accent, il n'en est sans doute pas originaire.

La perspicacité de l'aubergiste me surprit et me rappela qu'il n'y avait pas dans cette affaire de précaution inutile.

- Drôle de bonhomme. Jamais vu avant. Mais un pêcheur de première. Faut voir les pièces qu'il à rapportées ! Jamais vu ça depuis des années !


Cinq jours passèrent sans événement remarquable. Je passai par deux fois à Lam Hall où je m'attardai un peu en compagnie de Madame Pullfrog qui ne m'en voulait manifestement plus de mon égarement passé. Le temps était devenu plus froid et plus sec. Il n'était pas désagréable de se promener, chaudement vêtu, sous un clair soleil d'hiver qui vous fait une joue chaude et l'autre froide. Lucius Pullfrog était retourné à Londres pour ses affaires auxquelles je ne comprenais à peu près rien. La disgracieuse épouse du docteur Oldbow était pour sa part retournée dans sa famille dans la région de Liverpool après l'enterrement discret (pour na pas dire « vite expédié ») de son bel époux. Le professeur Swain était pour sa part reparti avec sa fille à Cambridge pour quelques conférences qui devaient le retenir éloigné pour un peu plus d'un mois.

On aura compris que Lila Pullfrog était en fait seule dans cette grande maison dont elle n'occupait vraiment que quelques pièces, les meubles des autres ayant été recouverts de grandes pièces de tissu blanc qui semblaient autant de linceuls posés sur des formes incertaines. Outre le majordome, ne demeuraient qu'une femme de chambre et la cuisinière.

Preuve sans doute d'un reste de défiance à mon égard. Lila Pullfrog ne me reçut que lourdement couverte de robes victoriennes aussi sombres qu'habiles à ne pas souligner ses formes ni à mettre en valeur sa beauté. Par ailleurs je compris que ce n'était pas sans instructions que se glissaient dans le salon (et non pas dans sa chambre comme avant ce geste dément que j'avais eu), sans tâches clairement identifiables à y faire, l'un ou l'autre des trois membres de la domesticité.

Nos conversations gardaient donc par ces faits la superficialité qui sert de tombe à la sincérité. Pourtant, sous l'eau dormante ; affleurait une tension qui n'avait rien à voir, je le pressentais, avec mon incompréhensible écart de conduite. Lila Pullfrog ne m'était pas hostile. J'avais plutôt le sentiment qu'elle me jaugeait, à la recherche de je ne savais quelle qualité. Ce que je retins de ces conversations faussement badines était qu'elle n'était pas tranquille dans cette grande maison isolée. Je tentai de la rassurer en lui vantant l'éloignement des ferments de criminalité qui ne sont, hélas, que trop nombreux aujourd'hui dans notre pays. Et je me remémorais alors les étranges paroles de Holmes à la vue de ces ensembles de logements si disproportionnés que nous vîmes du train. J'insistai sur la présence auprès d'elle de trois personnes qui lui étaient manifestement dévouées et lui conseillai enfin de faire l'acquisition d'un chien convenablement dressé qui pourrait tenir dans le parc une garde utile. Elle ne sembla pas écarter cette idée, mais ne s'y arrêta pas non plus bien longtemps. « J'y penserai » dit-elle, et ce fut tout.

M'enquerrant de la date du retour de son mari, elle ne me répondit que vaguement : « Je ne sais pas exactement. »

Fou que j'ai été. Pourquoi n'ai-je pas alors écouté la voix en moi qui murmurait « ne le sait-elle vraiment pas ? » Après tout il y avait le téléphone à Lam Hall et la poste n'était qu'à peine vingt minutes à pied d'où on aurait pu lui faire parvenir un télégramme. Mais peut-être ai-je été endormi par sa voix douce et mesurée et trop fasciné par ses mains blanches sans bijoux sagement posées sur ses genoux couverts d'une épaisse étoffe grenat.

De cinq jours je n'avais eu aucune nouvelle de Holmes, ce qui me sembla au fil des heures étrange alors qu'il avait manifesté la nécessité de réapparaître rapidement. Hélas ! J'appris dans cette terrible aventure que s'il n'avait rien perdu de ses capacités de déduction, elles n'avaient plus la vitesse fulgurante d'autrefois et que ce qu'il apprit par un travail remarquable, il ne l'apprit que trop tard pour s'opposer à ce qui était en marche et se précipita après la mort du docteur Oldbow.

Je ne peux plus tenir là un récit linéaire de cette affaire.

Il n'y avait pas deux heures que j'avais regagné l'auberge des Trois Laquais qu'un tumulte de voix me tira de ma chambre vers le salon du rez-de-chaussée. On s'y tenait debout. Les visages étaient blêmes ou congestionnés. On oubliait l'anglais pour un sabir local roulant des pierres dans les bouches ébahies. Il me fallut quelques instants pour comprendre qu'un nouveau drame venait de se dérouler à Lam Hall, drame au cours duquel, Lucius Pullfrog, tout juste revenu de Londres, venait de trouver une fin atroce. Laquelle ? Je ne tardai pas à l'apprendre.

Un groupe se forma qui prit la direction de Lam Hall. Avec d'abord un peu de dignité et dans une allure contenue, puis sans presque de retenue et au pas de course. Malgré le sol détrempé de pluie, les flaques à éviter tant bien que mal et les ralentissements qui se produisent inévitablement dans tout groupe trop serré où chacun évite sans cesse d'entrer en collision avec d'autres, il ne nous fallut pas même un quart d'heure pour être à la grille du château déjà gardée par un policier aussi débonnaire qu'inflexible.

Je serais sans doute resté là dans la foule curieuse, ou peut-être serais-je reparti si Holmes n'était pas apparu dans l'allée du château, accompagné d'un homme de haute taille, à la barbe grisonnante mais aux cheveux encore bien noirs, les yeux sombres au fond des orbites. Je n'avais pas la moindre idée de l'identité de cet homme. Ils avançaient côte à côte vers la grille, engagés dans une vive conversation qui leur faisait agiter les mains et hocher de la tête tous les quatre pas.
Les entendant arriver derrière lui, le planton se redressa, rectifiant la position comme l'aurait fait un soldat à l'approche d'un officier. Il poussa un des battants de la grille pour leur laisser le passage, mais il s'arrêtèrent avant d'être sortis du parc.

Tout à coup Holmes leva sa main droite et me fit signe de le rejoindre. « Hé, Watson, venez donc, nous avons grand besoin de vous ! me lança-t-il

Je me frayai un passage jusqu'à eux et serrai vigoureusement la main de Holmes en me demandant ce qu'il pouvait faire là avant tout le monde et manifestement dans la place depuis un bon moment déjà.

- Watson, je vous présente le commissaire Kendall.

- Enchanté !

- Commissaire Kendall, je vous présente mon ami le docteur Watson qui me fait le plaisir de m'accompagner dans mes enquêtes depuis bien longtemps déjà.

- Enchanté !

Sur quoi le commissaire m'écrasa la main dans une poigne de fer qui aurait pu être celle d'un maçon ou d'un ouvrier sidérurgiste. Une poigne sous laquelle il ne devait pas faire bon tomber.

- Venez Watson, me dit Holmes, nous avons beaucoup à faire.

- Mais que s'est-il passé ? demandais-je tandis que nous prenions le chemin du château. Je sais que Monsieur Pullfrog est décédé, mais c'est bien tout ce que je sais.

- Une bien triste histoire Watson. Lucius Pullfrog est rentré de Londres tard hier soir. En fait personne ne l'attendait avant ce matin, voire demain matin. Il n'a pas prévenu son épouse, si bien que le chien était dans le parc cet n'aura pas reconnu son maître qu'il ignorait d'ailleurs l'être. Il lui a sauté à la gorge et l'a tué de façon atroce.

Je m'arrêtai, stupéfait.

- Le chien, quel chien ? Je n'en ai jamais entendu parlé ni ne l'ai vu les quelques dernières fois où je suis venu ici. C'est invraisemblable !

- C'est possible Watson. Le chien, un gros dogue noir, n'a été acheté d'après les domestiques que nous avons pu questionner qu'il n'y a quelques jours. Il était depuis enfermé dans une remise derrière les écuries.

Ma conversation avec Lila Pullfrog me revint à l'esprit. J'en fis part à Holmes et à Kendall dont la mine se renfrogna instantanément.

- Êtes vous certain que Madame Pullfrog vous ait répondu « j'y penserai » ? me demanda-t-il d'un voix forte et sourde en même temps.

Ce ne devait pas être homme à aimer se laisser berner. Je relatai donc en détail notre conversation (mais sans mentionner l'incident de notre rencontre précédente), ce qui parut les intéresser tous deux vivement.

- Tout ceci est fort troublant, me dit Holmes. Pourquoi vous dire qu'on y songe quand on a déjà acheté le chien ?

- Je m'en vais voir Madame Pullfrog de ce pas ! déclara Kendall d'une voix vibrante d'indignation. Il faudra bien qu'elle laisse sa migraine au vestiaire le temps de me répondre ! Attendez moi par là tous les deux. Pour l'heure, c'est la vraie police qui travaille !

Nous le regardâmes s'éloigner d'un pas décidé vers le château. Quand il eut disparu dans le bâtiment, Holmes se tourna vers moi. Son teint était cireux. Je lui demandai s'il était souffrant.

- Si je souffre, Watson, c'est de sénilité aiguë ! Quand je suis arrivé, tout était consommé depuis un bon moment déjà, le chien abattu par le majordome et la police prévenue avec quelque retard. Je pensais pouvoir arrêter quelque chose que je sentais devoir se produire. Mais pas si vite, pas avec cette férocité ! Je suis arrivé trop tard parce que je n'ai pas compris quelque chose asse vite. Voyez vous Watson, ce qui est ennuyeux avec les criminels c'est leur manque cruel d'imagination. Toutes les façons possibles de tuer son prochain ayant déjà été expérimentées depuis Caïn, les tueurs contemporains cèdent souvent à la facilité de la copie plus ou moins adaptée aux circonstances locales. Vous souvenez-vous de la visite de Madame Lila Pullfrog à Baker Street ?

- Ma foi oui, mais encore que je ne comprenne pas le lien avec ce qui vient de se produire.

- Il y a que j'ai vu, une fraction de seconde, quelque chose qui m'a été tout d'abord caché par le pistolet d'opérette qu'elle tenait dans son manchon. Un pistolet dans un manchon ! Voilà bien une idée du siècle dernier !

- Et qu'était-ce donc Holmes ? Vous savez bien que j'ai horreur de vos devinettes incompréhensibles.

- Le coin supérieur gauche d'un livre bon marché comme on en trouve aujourd'hui dans les gares. Les gares, Watson, ne sont pas que les lieux anodins que vous imaginez, où l'on prend bêtement un train, où l'on descend d'un autre. Elles sont devenues aussi des lieux d'échanges, d'idées entre autres, justement par les livres à six pences qu'on peut y acheter pour tuer le temps, et éventuellement pour y puiser manière de tuer. Un livre tout neuf, encore emballé d'un film de cette nouvelle matière qu'on appelle du « plastique ». Je l'ai remarqué parce que cela m'a rappelé quelque chose qui n'avait à cette heure pas beaucoup d'importance, quelque chose de très ancien, si bien que je n'ai pas compris alors de quel livre il s'agissait. Je vous l'ai dit Watson, la présence du pistolet m'a alors obscurci le cerveau.

- Mais quelle était l'importance de ce livre ? m'écriai-je tout à coup excédé.

- Son titre Watson, un titre que vous connaissez puisque vous en êtes le réel auteur, puisque vous avez ainsi désigné le récit que vous avez fait d'une de mes premières enquêtes, Le chien des Baskerville, Watson ! Le chien des Baskerville !

Je fus abasourdi par cette révélation. Lila Pullfrog m'apparut alors sous un jour tout à fait nouveau.

- Je sais ce que vous avez à l'esprit, Watson, me dit Holmes, mais gardons la tête froide. Il se peut aussi bien qu'on cherche dans un livre un moyen aussi bien que la manière de se protéger de ce moyen. Et pour le moment nous ne savons l'un et l'autre de quel côté il faut regarder cet indice.

Nous fîmes quelques pas dans le parc de Lam Hall, en prenant garde de ne pas nous écarter des allées gravillonnées, tant la terre regorgeait d'eau dans les pelouses luisantes.

Comme nos pas nous ramenaient vers le château, nous vîmes Kendall descendre les marches du perron, l'air fort satisfait, se frottant les mains l'une contre l'autre et sifflotant un air entraînant.

- Et bien, nous dit il quand nous il nous eut rejoints sur la première marche où nous l'attendions, voilà une affaire qui sera bientôt réglée. La dame n'a pas tenu longtemps avec cette histoire de chien !

La joie d'un policier sur le point d'envoyer quelqu'un devant une cour de justice, et peut-être au pied d'une potence, m'a toujours été quelque chose de désagréable. Bien sûr la loi doit-elle être appliquée et les coupables punis, sinon il n'y aurait aucune tranquillité. Mais j'ai aussi appris auprès de Holmes, pourtant chasseur infatigable du mal, que le crime n'est pas qu'un acte abominable, que c'est aussi parfois en enchaînement de faits et de circonstances qui font aussi du criminel une victime. Et les criminels ne sont que rarement aussi diaboliques que l'écrivent si rapidement les journalistes en mal de sensationnel pour faire vendre toujours plus de journaux. Il m'est arrivé à plusieurs reprises dans des rêves pénibles de retrouver tel ou telle qui fut pendu après que nous en ayons permis l'arrestation. Dans aucun de ces rêves ne me sui-je jamais senti bien à mon aise en face de leurs spectres me demandant des comptes.

Ainsi que moi, Holmes ne semblait pas partager l'excitation de chasseur de Kendall.

- Fort bien ! dit-il d'une voix douce. Et bien sûr le chien a laissé un billet dans lequel il avoue avoir sur ordre de Madame Pullfrog poussé dans l'étang ce pauvre docteur Oldbow. Si bien que vous avez réglé deux affaires d'un seul coup.

- Mais cela n'a rien à voir ! s'écria Kendall. Madame Pullfrog est certes bien jolie et je comprends votre esprit chevaleresque plus que votre ironie, mais il s'agissait bien là d'un accident, stupide certes, mais d'un accident quand même.

- Et si c'était le contraire Kendall ?

Kendall regarda Holmes avec pitié, comme un enfant à qui on pardonne une énormité proférée sous le coup d'une forte émotion ou d'une bouffée de folie.

- Que voulez-vous dire Holmes ? L'affaire est claire pourtant. Madame Pullfrog a acheté ce chien dangereux sans en aviser personne, en le dissimulant même. Souvenez-vous de la relation du docteur Watson. Et comme par hasard ce chien est dehors le soir où Lucius Pullfrog rentre sans méfiance. L'affaire est claire Holmes, ceci était délibéré et Madame Pullfrog est aujourd'hui très riche grâce à ce meurtre commis par chien interposé !

- Soit, dit Holmes, couvrez vous de ridicule si vous le souhaitez Mais permettez moi d'essayer de vous l'éviter. Il faut que j'aie une conversation avec Madame Pullfrog, seul. Ensuite vous ferez comme bon vous semblera. Après tout, il se pourrait aussi que vous ayez raison.

Manifestement Kendall n'était pas enthousiasmé par la requête de Holmes. Il semblait cependant peser les avantages et inconvénients pour sa carrière d'une décision peut-être trop rapide. Cela se voyait sur sa figure cramoisie comme sur les pages d'un livre.

- Soit, finit-il par dire, une heure, pas plus.

Dans l'attente du retour de Holmes, je déambulai le long de la morne façade de Lam Hall, tournant ostensiblement le dos à Kendall pour que ne lui vînt pas l'envie d'engager la conversation. Il s'éclipsa donc dans le parc, en direction de la roseraie.

Il ne s'était pas tout à fait écoulé une heure quand Holmes réapparut sur le perron, accompagnée de Lila Pullfrog, plus pâle que jamais. Il tenait deux chaises qu'il posa devant lui. Kendall fit preuve d'une agilité surprenante pour franchir les cent mètres qui le séparaient de la volée de marches qu'il gravit avec la fougue et la souplesse d'un tennisman.

Holmes tendit le bras vers lui et lui dit :
- Kendall, vous allez écouter Madame Pullfrog avec attention, examiner l'écriture de ces papiers rédigés de la main de Lucius Pullfrog. Il y a des courriers mais aussi des notes rapides prises au cours de réunions de travail. Après, vous jugerez de ce que vous avez à faire.

Lila Pullfrog s'assit sur une des chaises. Holmes fit signe à Kendall de prendre l'autre, lui disant qu'il préférait pour sa part rester debout pour pouvoir à sa guise « aller de long en large. » D'un signe de tête Holmes invita Lila Pullfrog à commencer son récit.

- Tout ceci est épouvantablement banal. Je n'ose pas imaginer ce qu'en feraient, et en feront peut-être les journaux à sensation. Quand j'ai connu Lucius dans les circonstances que vous savez, je suis vraiment et sincèrement tombée amoureuse de lui. Cela n'est pas si rare paraît-il qu'une femme élise dans son coeur un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Mais peu importe. Quand il m'a demandé de l'épouser, je n'ai pas hésité une seule seconde. J'avais remarqué à mille détails qu'il avait du bien comme on dit, mais ce n'est qu'après notre mariage très discret que j'ai découvert l'étendue de sa fortune et la nature des affaires qu'il traitait. Je serais hypocrite et mentirais si je disais que cela m'a été indifférent. Mais je n'en ai pas éprouvé de vanité. Mon métier d'infirmière m'a assez appris combien les biens terrestres sont vains quand frappe la maladie et que la fin s'approche. Cet emploi, je ne l'ai pas quitté de mon plein gré mais six mois plus tard sur l'insistance de Lucius qui me reprochait en riant, et parfois aussi en s'énervant, de consacrer à mon service plus de temps qu'à lui, alors que ses affaires le tenaient lui aussi souvent éloigné de moi.
Mais là n'est pas l'essentiel.
» Lam Hall est bien isolé comme vous l'avez constaté et la société de gens avec qui nouer des relations amicales bien réduite. Je sais que cela fait très vieux jeu et victorien, surtout de la part d'une femme comme moi qui n'aurait jamais envisagé de vivre dans un tel endroit. Pour tout dire je suis d'accord avec ce sentiment et je me suis plus qu'à mon tour ennuyée ces derniers mois dans ces réceptions échangées comme une suite infinie d'invitations auxquelles répondre et à rendre ensuite.
Toute société est je pense exposée à voir son équilibre menacé, non pas nécessairement de l'extérieur, mais du dedans, par le mouvement de ses valeurs, par la cascade des conséquences dont il serait vain de chercher la cause première qui n'existe sans doute pas. Peut-être tout simplement parce que toute société - et notre petit groupe en était certainement une – naissent et meurent par le désir même de ses membres de les faire durer toujours. Il n'y a pas eu de « ver dans le fruit », en ce sens que chacun de nous a sans doute eu une part dans son apparition.
Mais je pense que mes tentations philosophiques ne vous intéressent que fort peu. Des faits mis en perspective vous satisferaient certainement mieux.

Le mariage est un enthousiasme flamboyant qui s'assagit bien vite dans une douce habitude. Et dans ce changement les yeux se rouvrent.

Lucius avait peu à peu repris le rythme effréné de ses affaires. Il s'absentait au début de temps en temps. Nous avons le téléphone, ce qui lui évitait bien des déplacements inutiles à Londres. Puis ce fut deux jours par semaine jusqu'à ce qu'il prit l'habitude de ne rentrer que le week-end, arguant de la longueur et de la fatigue des trajets en train entre Lam Hall et Londres. Je me retrouvais ne manquant de rien et dépourvue de tout ce qui fait une vraie vie dans cette maison trop grande, trop silencieuse, avec autour de moi des gens pour me servir qui ne m'offraient que leurs regards vides quand j'aurais eu besoin d'échanger des mots simples et vrais.

Il y eut un moment de silence qui fit plus de bruit que des pierres éclatant au soleil du désert.

- Puis le docteur Oldbow est peu à peu entré dans mon champ de vision. Je ne sais plus comment je suis devenue sa maîtresse. Ce que je sais, c'était qu'il le fallait. Pour ne pas devenir folle. Je ne me suis jamais préoccupée de ses réels sentiments envers moi. Il était prévenant, gentil, cultivé ; Cela me suffisait. De toute façon, dans la société de mon mari, on ne divorce pas pour un amour extra-conjugal. Seul m'intéressait et donnait du sens à ma vie que de faire l'amour, sans engagement, pour le plaisir, dans le parc de Lam Hall, dans mon boudoir, dans les greniers. Mais rien ne se sait plus vite que ce qui doit être tu. Lucius a été mis au courant, par un domestique peut-être, ou bien il aura deviné. C'était un homme très intelligent, subtil, attentif et très réceptif. J'ai eu de la peine pour le mal qu'il en a eu, dont il ne m'a d'ailleurs jamais rien dit. C'était aussi un homme très orgueilleux. Il fallait voir le plaisir évident qui transparaissait quand ayant réussi quelque affaire il avait dans le même temps conduit un autre à la ruine et au déshonneur.
» C'est lui qui a tué le docteur Oldbow en l'attirant par un billet où il avait imité mon écriture, la travestissant comme si la hâte l'avait habitée. Il m'a mise hors de cause par un autre, celui que je vous ai montré et qu'il m'a fait remettre juste assez tard pour que je puisse me rendre à l'étang. De toute façon, je pense qu'il aurait bien trouvé quelque moyen de m'en empêcher. C'est lui qui a tué le docteur Oldbow parce qu'il me l'a dit le lendemain matin, très calmement, en me regardant droit dans les yeux. Et ce qui est tout à fait atroce c'est qu'il y avait de la compassion dans son regard, une peine sincère pour moi.

» Pour ce qui est du chien, je ne savais rien au sens où je n'avais pas la connaissance de l'existence de ce chien. Cependant ce chien était dans mes pensées comme une hypothèse, depuis la lecture de cette horrible histoire que j'avais achetée à la gare en arrivant à Londres pour rencontrer Monsieur Holmes dont on m'avait parlé pour cette histoire justement. Mais ce n'était pour moi qu'un livre comme les autres quand je suis arrivée à Baker Street. Ce fut l'insistance de Monsieur Holmes à me voir rentrer chez moi le plus vite possible qui m'engagea à le lire d'une traite dans le train. J'étais sincère et ne mentais pas quand je dis au docteur Watson « j'y penserai », surtout après la réflexion de Monsieur Holmes sur le peu de fiabilité du petit pistolet que je tenais dans mon manchon, parce que je ne savais rien du chien réel qui était déjà là. N'oubliez pas que je suis ici chez Lucius Pullfrog, comme épouse certes, mais chez lui, sur ses terres, au milieu de ses domestiques qui n'ont jamais, je m'en suis vite aperçue, que consenti à me servir en me méprisant. Il est un fait que les temps n'ont pas tant changé qu'on veut bien le dire. Nous sommes officiellement au vingtième siècle mais ce n'est pas vrai. Nous sommes encore au dix-huitième siècle, quand les gens avaient complètement intégré les valeurs de leurs maîtres, parce que ces valeurs leur donnent encore une place, un statut, qu'elles les protègent, pensent-ils de l'incertitude des temps présents.

» Je pense que le chien était pour moi, pour ce matin, car j'aime à me promener tôt dans le parc avant que d'avoir à endosser mes habits d'épouse effacée. Il y a du avoir un malentendu entre Lucius et quelqu'un sur l'heure de son retour, ou peut-être a-t-il été retardé, retour qui aurait du précéder la libération du chien. Voilà, je n'ai rien d'autre à ajouter.

La voix douce de Lila Pullfrog s'était tue. Personne n'osait parler, craignant sans doute d'être grossier.

Kendall avait l'air atterré et Holmes tout à fait désabusé. Ce fut pourtant lui qui rompit le silence.

- Je prends le train de seize heures. Vous rentrez avec moi Watson ?

Puis il se retourna et descendit l'allée vers la grille avec la démarche légère d'un ramasseur de champignons qui a bien rempli son panier mollement recouvert d'un linge.

Je laissai Kendall à son désarroi, m'inclinai brièvement devant Lila Pullfrog et forçai le pas pour rejoindre Holmes.

- Que va-t-il se passer maintenant ? lui demandai-je tandis que nous attendions le train sur le quai de la petite gare de Lawan Sheppard où Lila Pullfrog nous avait fait conduire par un chauffeur maussade.

- Rien Watson, absolument rien ! Kendall va rentrer à Londres, le tribunal va conclure à un regrettable accident non sans s'étendre sur le sens des responsabilités qui ne se perd que trop aujourd'hui. Tout est parfait. Il n'y a qu'une chose qui me déplait dans la tournure que prend notre monde.

- Quoi donc ? lui demandai-je

- Q'une femme soit acculée à tuer pour ne pas devenir folle !

Une tempête s'engouffra dans mon cerveau.

- Mais enfin que voulez-vous dire ? m'écriai-je, tout en le devinant.

- Que c'est cette douce Madame Pullfrog qui a lâché le chien, ou l'a fait lâché. Peu importe. Croyez-vous qu'elle ne sentait pas sa vie menacée à chaque instant ? Elle a pris les devants, voilà tout. Elle a du au cours d'une de ses promenades matinales découvrir le chien. Après l'aveu de son mari au sujet de Oldbow et la lecture de votre livre, elle ne pouvait pas douter du sort qui l'attendait, dans quelques jours, quelques mois voire quelques années. Vous reconnaîtrez qu'il y a là matière à perdre tout à fait la raison. Elle a du, par je ne sais quel indice, avoir la prescience que c'était pour tout de suite. Elle a pris les devants vous dis-je.

- Mais Holmes ! Et la justice ?

- Voyez-vous Watson, me dit-il en creusant ses joues pour attiser sa pipe qu'il veniat de bourrer, je suis fatigué de la Justice et de la Loi. Que s'est-il de juste et de légal pendant ces cinq années de cataclysme ? Rien en fait.

- Vous avez donc sollicité de Kendall cet entretien avec Madame Pullfrog sachant sa culpabilité et pour lui permettre d'échapper au jugement ?

- Tout à fait Watson, vous avez mis dans le mille ! J'ai décidé de sauver une femme qui avait déjà bien assez payé et qui va payer longtemps encore, songez-y.

- Puis-je vous poser encore une ou deux questions Holmes ?

- Mais autant que vous voudrez Watson. Nous avons des heures devant nous avant de retrouver les miasmes de Londres. Je vous en prie, posez toutes les questions que vous voudrez.

- Cet étrange billet sur le dénouement proche, c'était vous ?

- Bien sûr Watson. Je savais que vous ne parleriez à personne de ces quelques mots énigmatiques destinés à vous brouiller tout à fait l'esprit.

- Vous vous êtes donc moqué de moi, dis-je avec amertume.

- Pas du tout Watson. Vous savez bien que je ne l'ai jamais fait de nos quarante et quelques années d'amitié. Je n'avais alors pas encore décidé de ma conduite. Je voulais avoir le choix. La mort du docteur Oldbow est venue à point pour finir l'ouvrage.

- Et les vêtements rouges de Madame Pullfrog ? Quelle place tiennent-ils là-dedans ?

- Aucune Watson. Simple lubie de vieillard. Peut-être était-ce en lien avec sa précédente épouse ou quelque amour platonique de jeunesse. Qui a jamais dit que les financiers n'étaient que rationalité ? Et maintenant Watson, si cela ne vous blesse pas, j'aimerais apprécier cette pipe dans le silence.



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite