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Accueil » Fictions » Une pipe pour Sherlock Holmes
par
Xavier Mauméjean
Ses autres fictions
Une pipe pour Sherlock Holmes Février 1, 1998

Nouvelle multi-contrepétrique

L'humeur était à la morosité ce matin là. Mrs Hudson avait confié ses fourneaux à une jeune cuisinière, qui avait raté le dîner. Le menu n'était guère alléchant : tourte aux cailles, et une poire qui avait goût de terrine. Quant à moi j'étais fin saoul ; ce coup de blanc m'avait grisé et la menthe avait un goût de fiel.
- C'est toujours le problème, mon cher Watson, quand le cuistôt veut goûter la sauce !
Aussi attendions-nous avec impatience les journaux du soir.
- Je suis comme le dompteur, Watson, qui dresse sa bête à lire, et cette pile est bienvenue !
Mais la lecture des nouvelles ne permit pas à mon ami de dissiper son ennui.
- Les Nippons contribuent au soulèvement de la Chine, qui est attaquée par le Pakistan, et les Grecs furent hier honnis de l'Union !
- Ah ! il est bien loin le temps du regretté professeur Moriarty ! Quel beau métier, professeur !
- Mais vous savez aussi bien que moi, Holmes, que les mathématiciens cachent leurs bornes sous un flot de formules ! En avez-vous terminé avec l'affaire du Gloria Scott ?
- Un problème indigne de mes capacités : les mutins passent la berge du grand ravin, et le capitaine dut enfumer ses cales. Vous savez aussi bien que moi que le marin redoute les proues qui tuent.
- Et l'affaire du curé qui peine à tirer un écu de son tronc ? les membres du clergé ont longtemps lutté dans le pétrin.
- Pas de quoi brouiller l'écoute mon bon Watson, rien qui ne vaille l'affaire du tapissier nécrophage qui encollait les murs. Le vicaire mène ses douilles à la cure, et le curé est en train de graver la notice. Heureusement il me reste le violon : les beaux-arts sont un plaisir des dieux.
Mon ami avait déjà préparé sa seringue quand notre logeuse annonça la jeune fille. Holmes ne résista pas à lui faire le grand numéro de la déduction :
- -Je vois, Mademoiselle, que votre père à l'air mutin, et que vous habitez à la campagne.
- Mais comment faites-vous Holmes ?
- La fermière sait que sa poule mue...elle vit aux champs. Mais je vois pauvre enfant que vous êtes affamée : laissez donc votre biquette, jolie bergère et goûtez la bête au curry !
Une fois qu'elle se fût restaurée, notre cliente prit la peine d'exposer son affaire.
- Monsieur Holmes, j'ai beaucoup aimé cette poire à la fine, mais j'ai du tracas jusqu'au cou. C'est au sujet de cet importun, j'ai le nom du russe au bout de la langue.
- Trepoff ?
- Lui-même. Il est l'invité de ma tante, chez qui je réside. Trepoff a cherché à abuser de moi en hurlant « je suis russe, il faut que tu me cèdes ! ». Comme je n'ai pas répondu à ses avances, il a cherché à me corrompre en me tentant avec une pierre fine.
- Je connais l'homme, c'est un jouisseur que la canicule emballe. Une sorte de rage lui tient lieu de verve. Ce pédant rentre-t-il bien de Nice ?
- Oui, et comme je n'étais toujours pas disposée à lui céder, il a attenté à ma vie. Une agression à la voiture, son chauffeur était encore gris après m'avoir tamponné. Je m'approchais de la jeune femme pour m'assurer qu'elle n'avait rien. En ma qualité de médecin, je sais que les luxations répétées mènent à la fêlure. Je lui préconisais un petit cordial
- Humez les côtes du cru ! Vous voulez boire ça vite ou préférez-vous un truc doux ?
J'avais conscience d'être inconvenant, mais je sentais déjà en moi ce doux feu qui me noue devant une jolie femme.
- Le Madiran était-il bien chambré ? Mais je vois que vous vous êtes tâchée, essuyez-ça vite et bien !
- Voilà qui est fait, docteur. J'ai mis au point un petit plan, un stratagème pour vous faire pénétrer dans les lieux. Que diriez-vous de fêter ma tante ? C'est son anniversaire demain.
Ce que nous fîmes volontiers, n'ayant pas le choix dans la date, en prenant le premier train, nous arrivâmes à la demeure, pour être accueilli par le jardinier, qui binait avec sa pelle.
- Alors, mon brave, ce sont les saisons belles qui passent !
- Oh oui, et aujourd'hui, nous avons une grande course aux boeufs !
- Mais je vois que vous êtes fort occupé.
- C'est ces bestioles qui me donnent bien de la peine, j'ai passé la mâtinée à vider mes douilles sur les crapauds !
- Faites-donc un feu de poutre, et enfumez-les.
- Pourquoi n'y ai-je pas pensé, j'étais en face de la poutre !
- Ne désespérez pas, il faut du courage pour arriver au but.
Et, laissant là l'honnête homme, un roc plein de confort, nous nous dirigeâmes vers la demeure. Mon ami, dont les préventions à l'égard de la campagne sont notoires, laissa échapper à mi-voix :
- Heureusement que les verrats n'ont pas tous la parole...
Les occupants du manoir nous attendaient. Notre cliente, sa tante, un garçonnet à l'air craintif, Trepoff et un petit belge, qui fit valoir sa profession de détective. Holmes me fit part d'entrée de ses observations.
- Avez-vous remarqué que le caniche de la tante sent le moka ? Et cet amateur, il est ivre, on voit que le Belge a pris sa fine. Quant à l'enfant, il est dépressif : dés qu'on touche à son petit banc, cet enfant boude !
On nous conduisit dans nos chambres, en attendant l'heure du dîner. Mon compagnon ne pût s'empêcher de faire Des remarques déplacées.
- L'inconfort de la campagne n'est plus à démontrer. Ces matelas sont chinables, et je regrette notre logis londonien. Décidément, nous passons de la crête à l'abîme. Mais regardez plutôt !
De la fenêtre, nous distinguions parfaitement Trepoff. Le sinistre personnage portait un peignoir, et manqua de peu de glisser dans la piscine. Il se rétablit de justesse, et exécuta un plongeon parfait. « Ah ! que j'envie votre brasse ! » me dis-je bien que j'eusse gardé moi-même de mon passage à Blackheath une avantageuse musculature de coureur de fond.
Le dîner s'avéra long et triste. La tante morigéna la cuisinière en lui faisant observer qu'elle leur faisait des nouilles encore, des nouilles si dures, à couper au sécateur. Le petit belge fit remarquer que l'auberge du village proposait des rillettes en fût, et le petit garçon mangeait son oeuf, un oeuf tout frais pour lui, car chaque matin la petite poule pondait quelque part. Quant à Holmes, avec la rudesse dont il faisait preuve parfois, il déclara malicieusement à la cuisinière :
- Vos petits pois ne me tentent pas, je préfère dîner.
La conversation languissait à mesure que défilaient les plats. Holmes observait les convives, tandis que je m'entretenais avec Trepoff. L'homme était passionné de chasse, et je n'eus aucun mal à reconnaître le spécialiste lorsqu'il s'exclama :
- Quelle sacrée bête qu'un faucon !
J'écoutai patiemment ses exploits, et m'endormis presque à l'évocation de la traque au furet qui court. Finalement, notre hôtesse nous invita à passer au fumoir, tandis que sa nièce évoquait la possibilité, pour unr jeune femme habile à la façon des mexicaines, de tricoter son poncho elle-même.
Le petit belge indisposa mon ami en lui rappelant l'obligation de méthode.
- Le professeur aime regarder les bons cahiers, mister Holmés, et je me flatte d'être fin logicien. C'est d'ailleurs mon unique talent, car je danse comme un ballot. Excédé par tant de suffisance, Holmes prétexta un malaise et regagna sa chambre. Je le suivis, impatient de recueillir dans les caisses de ma petite mansarde intellectuelle, le produit de ses fouilles.
- Des fouilles bien curieuses en vérité mon ami ! Elle m'a menti la sotte !
- Comment cela, Holmes ?
Mon ami réflechissait en suçant le jonc de sa petite canne.
- Je ne serais pas étonné qu'elle raccole des fonds véreux.
- Mais enfin, Holmes, expliquez-vous !
- Vous sembliez vous-même séduit par cette jeune femme. Si vous saviez ce que votre belle plante nous fait ! Elle est la maîtresse de ce russe.
- Trepoff ?
- Précisément, un aventurier qui se pare de faux titre. Il a travaillé quelques années au Ritz, à la réception. Ce qui lui a permis de se familiariser avec le Gotha et d'entretenir ses rêves de richesses.
- On reconnaît les concierges à leur avidité.
- Tous deux travaillent probablement pour des puissances étrangères. Souvenez-vous des allusions au mexique.
- Le tigre de San pedro ?
- Lui ou un autre, peu importe. Une nation qui cherche à déstabiliser l'alliance européenne. Un scandale, qui a exposé notre camp à un coup de semonce.
- Elle a dû négocier sa délation au prix fort !
- Probablement, l'effet de cette union est tout à fait tonique.
- Mais pourquoi avoir attiré l'attention sur son amant ?
- par jalousie. Vous qui vous flattez de votre expérience des femmes étendue à trois continents, vous devriez savoir que, dans un duel amoureux, il faut présenter sa chair à l'épée. Ainsi en va-t-il des mutations félines.
- Et le risque d'un scandale qui éclabousserait les puissances explique la présence de ce petit belge.
- Exactement. Il est ici pour acheter le silence de la femme. Qu'il lui donne une brique, qu'elle se taise.
- Et que va faire Trepoff ?
- Il est trop bon pour la quitter. Une énigme finalement assez simple, mon bon Watson, résolue le tempsd'une bonne pipe !
Nous rentrâmes le soir même, pour retrouver le confort de nos vieilles habitudes. Les balancements du train m'incitaient à la rêverie, tandis que mon ami songeait déjà à l'affaire embrouillée du mycologue, friand de lamelles massives. Après avoir gravi nos dix-sept marches, quelle ne fût notre surprise en découvrant Mycroft debout prés de la cheminée.
- Comment faites-vous pour vivre dans cette porcherie ? Décidément, votre gîte, quel boyau ! Je viens te consulter pour un petit problème, à la mesure de tes maigres talents. La découverte d'un cadavre, sur le toit d'un omnibus. Je ne peux te dire qu'une chose, Sherlock, et j'espère docteur que vous me permettrez cette familiarité : ça pue dans le car !
Alors, emporté par l'excitation d'une nouvelle aventure, je déclarai en criant :
- J'aime vachement votre frangin !



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