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Accueil » Critiques » Les lunes de sang
Les lunes de sang Critique de
Les lunes de sang
par Anaïs Cros
chez Nestiveqnen
8 juin 2006
» voir la fiche bibliographique
par
Manu Baranovsky
Ses autres critiques
Dépaysant et tellement familier Juillet 21, 2006

L'introduction d'un monde original de fantasy, et suffisamment détaillé - on appréciera les cartes de début d'ouvrage, qui contribuent à vous mettre dans l'ambiance - peut faire penser par exemple au travail de Mathieu Gaborit, lequel a décliné ses univers littéraires aussi sous l'intéressante forme de jeux de rôles complets et originaux, permettant ainsi à d'autres de s'en emparer pour y créer des scénarios et personnages nouveaux. Cela peut rappeler, d'ailleurs, le système des untolds holmésiennes, que d'autres auteurs peuvent ensuite faire vivre. En tout cas, en tant que rôliste aussi, c'est avec plaisir que je jouerais avec ce Sherlock Holmes médiéval fantastique, si l'occasion m'en était donnée ! Une autre référence, para-holmésienne cette fois, m'est venue pendant deux ou trois passages des « Lunes de sang » : je me suis demandé à plusieurs reprises si l'auteure avait lu le « Dossier Holmes-Dracula », de Fred Saberhagen ; je laisse le soin au lecteur averti de comprendre pourquoi au fil de sa lecture, que le lecteur moins averti ne s'en inquiète pas, cela ne lui nuira pas. Mais commençons par le commencement.

Si l'auteure, Anaïs Cros, nous emmène suivre une aventure de type holmésien, son ouvrage n'est pas un pastiche, mais plutôt une parodie, au sens ancien du terme, c'est à dire sans l'idée de tourner en ridicule le sujet parodié. Au contraire, ce serait même ici d'un bel hommage à nos héros Doyliens qu'il s'agit, et c'est un aficionado qui vous le dit.

En effet, un grand maigre, qui dort peu, est vaguement toxico-dépendant, spadassin de première aux facultés de déductions exacerbées, qui tire ses revenus de ses enquêtes, et un médecin costaud, gourmand, qui revient de guerre, à « la calme retenue » mais à l'honneur sans tâche, ça ne vous fait penser à aucun duo ? Même l'illustration de couverture est éloquente dans le sens de cette ressemblance, et Listak, le froid détective « demi-lunaire » comme Evrahl, le si sensible « nain », sont la transposition héroïc fantasy de Sherlock Holmes et Docteur John H. Watson.

Quoi que le terme de transposition soit ici un peu réducteur, surtout une fois dépassées les 50 premières pages. La narration de ses mémoires par le docteur Evrahl, à la première personne du passé simple, est déjà en soit une ressemblance identifiable avec l'ouvre canonique de sir Artur Conan Doyle. De même, toute l'introduction des « Lunes de sang » est très -trop ? Avec le recul, je ne le pense pas- proche de celle de Sherlock Holmes et John Watson : l'intérêt partagé d'un logement commun, une rencontre choquante pour Evrahl, car Listak déduit froidement, au premier coup d'oil, une part de l'histoire personnelle du nain, une « Mrs Hudson » (Amiel, plus jeune, plus mordante, au passé de choc et dont la participation à l'histoire sera déterminante). Tout ceci m'a au début plu par l'hommage évident que cela représentait à A.C. Doyle, et la lecture à double niveau qui crée une complicité avec l'holmésien, mais aussi gêné, car où allait être l'intérêt dans tout cela, qui pouvait parfois s'approcher d'une paraphrase canonique ?

Heureusement, à partir de cette première cinquantaine de pages (pour plus de 450 pages, qui se lisent très vite d'ailleurs, car l'écriture accroche bien par sa fluidité) de mise en bouche, l'histoire démarre vraiment. Le roman est divisé en trois « livres », découpage qui se justifie sans problème par des avancées de l'intrigue, des changements de lieux, et des évolutions des personnages. A ce titre les unités littéraires sont bien respectées, avec un certain talent de Cros pour la description (le palais est somptueux, les quartiers de la ville ont quasiment des personnalités.), sans pour autant s'appesantir des pages durant sur un bouton de rose !

La quatrième de couverture nous en averti, le nain est pris dans un double jeu vis à vis de celui qui commence à être son ami. Cet intérêt littéraire, les souffrances qu'en conçoit le personnage et l'évolution progressive de sa posture vengeresse sont finement pressentis, amenés, et exploités par Anaïs Cros, donnant toujours envie au lecteur de connaître la suite. Car les intrigues, qu'assez rapidement on comprend liées entre elles, sont prenantes : la vengeance, l'honneur, l'amitié, la politique, le criminel, l'enquête, ... tout cela est imbriqué de manière très cohérente.

L'écriture d'Evrahl (je rappelle qu'il s'agit ici du premier tome de ses mémoires) est teintée d'émotions, de douleurs, de tensions, de résolutions. Cros sait donc faire de ses personnages, même secondaires, des êtres attachants. Le roi, son « fou », Evralh évidemment, mais aussi la reine ou Amiel, sont profondément humains, et particulièrement le peuple nain qui, dans une leçon de tolérance (car le contexte est aussi celui d'un racisme à l'encontre de la race naine), nous est montré dans sa sensibilité, son honneur et son altruisme.

D'une certaine manière, Listak apparaît comme un personnage moins « profond » que son ami docteur ou que sa maîtresse de maison. S'il possède des facultés de déductions hors normes, s'il est chimiste, bretteur, musicien, soumis à « de brutales sautes d'humeur », s'il ne supporte pas l'inactivité, s'il est proche -dans une fidélité qui s'éloigne un peu de l'attitude d'un Holmes, cette fois- des milieux du pouvoir, il reste quand même, jusqu'à quelques pages de la fin, d'une impassibilité à toute épreuve. Là, heureusement, un coin du voile sera soulevé, donnant un aperçu de l'histoire et du potentiel humain du personnage.

Comme pour Holmes après des années de vie avec Watson, peut-être Listak va-t-il continuer à s'humaniser au contact d'Evrahl et Amiel dans un ou des tomes à venir ? Certainement, il en aura la chance, car Anaïs Cros n'est pas loin de lancer des pistes d'untolds à la fin des « Lunes sang ». Cela laisse présager le meilleur, mais aussi, met la barre assez haut. Car il va maintenant falloir proposer à nos héros des enquêtes ou intrigues dignes d'eux, dans un contexte qui ne peut plus être le même ; car la tension autour de la vengeance du nain, point le fort et original de cette histoire selon moi, est maintenant résolue.

De même, si on ressent son admiration, on pressent même une allégeance toute Watsonnienne d'Evrahl pour le détective « demi-lunaire ». Comment cette évolution va-t-elle influencer la dynamique de narration et d'intrigue d'Anaïs Cros ?

Je suis assez curieux, donc, de découvrir quel format et quelles accroches notre talentueuse auteure proposera au lecteur pour une suite annoncée, et qu'on ne peut que souhaiter assez rapide.

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