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Étude: Sherlock Holmes en Italie : la vraie mission de Sherlock Holmes

Un article de Sherlock Holmes Encyclopedia.

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par Luca Martinelli (1er jan 2008)
Titre original : Holmes in Italia : Le vera missione segreta
traduit par Marie-Isabelle Lauriaut (15 fév 2008)


« Errare humanum est, perseverare diabolicum », disait Saint Augustin. Et donc, repetita iuvant. Même quand on risque, comme dans mon cas, le pédantisme. Et donc me voilà à nouveau sur les traces de Sherlock Holmes en Italie en cette maudite/bénite année de grâce 1891. Mais tout n'a pas été déjà dit ? me demanderez-vous. En apparence, oui. Mais les apparences peuvent tromper et le Maître nous aurait sans aucun doute invités à aller plus loin, à observer les choses en profondeur, à ne pas nous contenter de l'explication à première vue la plus simple et la plus logique. Ainsi, fidèle à son enseignement, quand je me suis plongé dans une série de recherches historiques pour un nouvel apocryphe, dont pour l'instant je ne vous dévoilerai rien, j'ai compris que suivre uniquement une certaine historiographie (celle italienne en particulier) nous faisait tirer des conclusions très partielles sur la venue en Italie de SH. Sur la base des faits nouveaux il résulte que la situation internationale était beaucoup plus compliquée que ce que l'on avait écrit jusqu'à maintenant. Je considère donc que la mission secrète dont avait été chargé le Maître par le gouvernement britannique (c'est-à-dire par son frère Mycroft) était, tout du moins en ce qui concerne l'étape dans le Beau Pays, très différente de celle que jusqu'à maintenant nous avions débattu sur le Strand Magazine.


Repartons depuis le début

Nous devons forcément repartir des faits déjà établis. Donc nous devons repartir du mois d'avril 1891, quand Holmes et Watson quittent Londres, poursuivis par Moriarty, pour rejoindre la Suisse. Comme nous l'avions établi à travers les différentes argumentations que nous avons développé durant ces années1, ce qui avait été raconté dans FINA était pour SH la première étape d'une longue mission diplomatique absolument top secrète. De cette mission, nous connaissons par la bouche du Maître, dans EMPT, les étapes géographiques et la durée générale. Par contre celui-ci ne nous informe pas des raisons qui l'ont poussé à disparaître pendant trois longues années sous le faux nom de Sigerson.

L'hypothèse jusqu'ici accréditée est que SH ait entrepris le défi final avec Moriarty, tué aux chutes de Reichenbach, pour libérer Londres du plus terrifiant et du plus raffiné des criminels, mais aussi et surtout pour donner un coup mortel aux services secrets prussiens dont Moriarty et sa bande étaient la base en Angleterre.

Une fois le duel mortel de Reichenbach classé, A week later celui-ci rejoignit Florence. Nous sommes le 12 mai 1891. Nous tous, jusqu'ici, nous avions concordé que cette étape, comme d'ailleurs celle très brève de Milan à propos de laquelle a écrit Oliva2, servit à prendre des contacts avec des membres du gouvernement italien de façon à empêcher le renouvellement de la Triple Alliance entre l'Italie, la Prusse et l'Autriche et modifier ainsi l'échiquier des forces sur le terrain dans le jeu enchevêtré et sanglant des conquêtes coloniales en Afrique et du contrôle des Balkans en Europe.

Le raisonnement se suit mais... Oui, il y a bien un « mais » que nous devons prendre en compte et qui change, et pas qu'un peu, aussi bien le cadre général de la situation que, par conséquent, les raisons de l'étape italienne de SH. A nous le faire dire, ce ne sont pas des pures suppositions d'un passionné des histoires de romans policiers, mais des sources historiques de poids, d'origine anglaise, telles les études minutieuses sur l'Italie de l'époque dirigées par les historiens Christopher Seton-Watson3 et Denis Mack Smith4.


Deux raisons contre les hypothèses jusqu'ici formulées

Sur la base de ce qui a été vérifié à travers les nouveaux textes anglais (et qui trouve confirmation dans les archives historiques italiennes), l'objectif de la mission italienne ne pouvait pas être celui de conjurer le renouvellement de la Triple Alliance.

Pour deux raisons :

  • 1- L'échéance naturelle de la Triplice, comme il avait été prévu par le traité précédent, aurait dû être en 1893, c'est-à-dire deux ans après l'arrivée de SH en Italie. On peut penser que le Maître voulait sonder le terrain et chercher à rapporter au maximum les nouvelles qui avaient été répertoriées pendant le mois d'avril de cette année, quand la nouvelle attitude du premier ministre italien, le marquis di Rudinì, succédant à Crispi en février à la grande satisfaction du premier ministre anglais Salisbury, avait fait en sorte que l'Italie et l'Angleterre signent le traité qui mettait finalement fin aux diatribes et à la menace de guerre imminente entre l'Italie et l'Angleterre en ce qui concernait les frontières du Soudan et de la Somalie5. Sur la vague de cette nouveauté diplomatique, donc, SH pouvait avoir été chargé de préparer le terrain de façon juste, pour le futur. Mais se déplacer en anticipant autant, dans un décor international qui changeait presque quotidiennement, semble presque trop hasardeux, même si l'envoyé spécial de Sa Majesté britannique s'appelle SH.
  • 2- Quand Holmes atteignit Florence, le renouvellement de la Triplice avait été déjà signé depuis six jours (6 mai 1891). Bien entendu, le gouvernement anglais l'ignorait : la signature de l'accord avait été très fortement voulue par le roi Umberto I et elle avait été tenue secrète par les chancelleries d'Italie, de Prusse et d'Autriche jusqu'au 29 juin, quand di Rudinì en fit l'annonce au Sénat. Si la mission de Holmes avait été vraiment de conjurer le renouvellement de la Triplice, il s'agirait donc d'une mission impossible. Et de toute façon, sans aucun doute, le Maître n'aurait pas tâtonné inutilement jusqu'au 29 juin : ses qualités de détective lui auraient certainement permis de découvrir le renouvellement de la Triplice bien avant que ne fût donnée l'annonce officielle. Ce qui nous pousse à une autre considération : pourquoi, dans ce cas, SH serait resté en Italie jusqu'au 23 août6 ? Je pense que, grâce aux informations reçues de son frère Mycroft, celui qui était vraiment à l'origine de la mission diplomatique, SH savait (ou de toute façon soupçonnait) que la Triplice avait été déjà renouvelée et qu'il était en Italie pour mener une autre et bien précise mission délicate.

Mais alors, de quelle mission s'agissait-il ?


La vraie mission de Sherlock Holmes

La découverte extraordinaire est toute autre : comme l'écrit l'historien Denis Mack Smith, le réseau d'intelligence anglais qui opérait en Italie avait été rendu pratiquement inoffensif entre 1890 et 1891 (et ceci expliquerait aussi bien le fait qu'on ignorait encore le renouvellement de la Triplice, que la confiance de Salisbury en di Rudinì, pour avoir signé le traité de pacification en Afrique). Pour confirmer le fait que les agents secrets italiens interceptaient, pouvant donc faire toutes les contre-attaques de l'affaire, n'importe quel type de communication aussi bien de l'ambassade britannique de Rome que ceux des agents secrets anglais opérationnels en Italie, il y a les documents conservés parmi les papiers de Crispi (premier ministre jusqu'en février 18917). Et si le contre-espionnage italien fonctionnait aussi bien avec Crispi, il n'avait certainement pas cessé soudainement avec la nomination comme premier ministre de di Rudinì.

Donc je me suis convaincu qu'il s'agissait du véritable point de la mission de SH : réactiver le réseau de l'espionnage anglais en Italie. Le gouvernement anglais, comme nous l'avons dit, ignorait tout. Mais nous, nous savons, par l'avis même de SH, que surtout dans le domaine des affaires étrangères, le gouvernement de l'Angleterre était souvent son frère Mycroft, qui agissait aussi en complète autonomie du gouvernement officiel. Donc il est possible, voire très probable, qu'à partir des premiers jours de l'année 1891, Mycroft ait commencé à vérifier que les notes d'information qui provenaient des agents anglais en Italie ne concordaient pas avec la réalité des faits. C'est aussi parce que l'ambassadeur anglais en Prusse, sir August Barkeley Paget, époux de Lady Walburga Ehrengarde de Hohenthal qui occupait la fonction de Dame d'honneur auprès du Prince royal Frédéric Guillaume de Prusse était certainement au courant, à la fin du mois d'avril 1891, des négociations avancées et secrètes pour le renouvellement de la Triplice. Il avait donc certainement informé Mycroft qui avait donc agi en conséquence en chargeant SH, dans le cadre de la mission la plus complexe contre les agents prussiens de Moriarty et afin de dénouer certaines situations complexes en Afrique et en Asie relatives à la politique coloniale de ces années-là, de faire étape en Italie pour découvrir ce qui se passait et, une fois qu'il aurait vérifié les faits, de remettre sur pied un service de intelligence qui fonctionne et qui soit fiable.


Les autres raisons qui appuient la nouvelle hypothèse

On expliquerait ainsi encore un autre point essentiel des événements historiques de cette année-là. Pendant le cabinet Crispi (qui prit fin au mois de février 1891), l'Italie avait obtenu du gouvernement anglais la garantie, mais uniquement de façon orale, de la protection navale britannique en cas d'attaque française sur les côtes du Beau Pays. Une fois Crispi tombé, comme nous l'avons vu, l'Italie et l'Angleterre signent en avril le traité « de paix » relatif aux frontières du Soudan et de la Somalie. Le nouveau premier ministre italien di Rudini, pourtant, n'arrive tout de même pas à obtenir de Salisbury un engagement écrit en rapport avec la protection navale anglaise contre d'éventuelles attaques françaises. Pourquoi refuser cet acte formel au moment où est signé un traité de pacification sur les colonies africaines ? Seaton-Watson écrit que Salisbury « ne voulut ni ne put en arriver là »8. Formule très intéressante, parce que ceci confirme la thèse d'une intervention non marginale de Mycroft, qui connaissait bien ce qui était en train d'arriver à l'espionnage anglais en Italie. Mycroft avait sûrement donné carte blanche à la signature du traité relatif aux frontières des colonies en Afrique, parce qu'il s'agissait d'un tournant avantageux pour l'Angleterre ; mais l'homme du Diogène's avait au contraire empêché que s'engageât de façon formelle la flotte anglaise pour apporter une aide à l'Italie, car cette dernière non seulement n'était pas une alliée, mais elle semblait même suspecte étant donné les notes d'informations étranges qu'envoyaient de là-bas les agents anglais et les nouvelles qui commençaient à arriver de l'ambassadeur britannique en Prusse.

Il n'y a pas seulement cela, pendant les premiers mois de 1891 on avait découvert à Londres une officine de faux-monnayeurs qui imprimait clandestinement des billets de banque italiens pour le compte de la Banque Romaine9, qui d'ici peu allait faire exploser un des plus éclatants scandales politico-financiers de l'histoire d'Italie. La nouvelle de la découverte de cette officine clandestine fut tenue secrète au moins jusqu'en 1892. Pourquoi ? Je pense ne pas me tromper en affirmant qu'il y avait là aussi la patte de Mycroft. Voulant vérifier ce qui se passait au sujet des agents en Italie, c'était sans aucun doute mieux de ne pas faire de publicité au sujet de la découverte de l'officine clandestine, où on imprimait des billets pour le compte d'une des six banques qui en Italie avaient le privilège d'émettre de la monnaie pour le compte de l'Etat.


Conclusions

Je suis conscient d'avoir pratiquement bouleversé des années d'études holmésiennes, mais je ne pouvais pas faire autrement. Moi je l'ai pris avec philosophie : le Grand Jeu ne cesse jamais de me surprendre. J'espère qu'il en est de même pour vous tous aussi.


Notes :

  • 1- Voir E. Solito, SH a Firenze in “The Strand Magazine”, June 1988; Giovanni Cappellini.; Carlo Oliva.; Luca Martinelli
  • 2- Carlo Oliva, cit
  • 3- Christopher Seton-Watson, Storia d'Italia dal liberalismo al fascismo 1870-1925, Bari, Universale Laterza 1973
  • 4- Denis Mack Smith, I Savoia Re d'Italia, Milano, Rizzoli 1990
  • 5- Christopher Seton-Watson, op. cit, p. 173, vol. I
  • 6- Voir E. Solito
  • 7- Denis Mack Smith, op. cit., p. 123; Copie dispacci inglesi in “Carte Crispi”, Palermo, fasc. 193/iv.
  • 8- Christopher Seton-Watson, op. cit., p. 175
  • 9- Christopher Seton-Watson, op. cit., p. 181 vol. I; Mauro Ballaré, Lo scandalo della Banca Romana in “I grandi fatti. La seconda metà dell'Ottocento (1828-1898)”, vol. **, Milano, Editoriale Nuova 1980



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