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Étude: Sherlock Holmes à Milan

Un article de Sherlock Holmes Encyclopedia.

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par Carlo Oliva (Bibliothèque « Villa Litta Â», Affori, 10 sept 2000)
traduit par Jean-François Sterell (18 déc 2006)


Chacun sait que Milan n'est pas citée dans le Canon. Sherlock Holmes est lié à l'Italie par une longue série de connections , bien mentionnées par Watson et bien connues des chercheurs, mais aucune de ces connections ne semble susceptible de l'avoir amené dans notre cité, Milan . Nous ne pouvons pourtant défendre l'idée que ce fait démontrerait l'intelligence de Holmes sous prétexte que, comme beaucoup le disent, « Moins vous allez à Milan et mieux vous vous en trouvez ! Â». Ce postulat, probablement correct aujourd'hui, ne l'était pas à l'époque de notre héros. Milan dans les premières décennies du siècle était un endroit plus plaisant, mieux gouverné, et plus vivable que maintenant. Peut-être le climat n'était-il pas idéal, mais dans aucun autre lieu d'Italie un amoureux du fog londonien n'aurait pu trouver une atmosphère plus adaptée à sa nature.

De toutes façons, Watson ne parle d'aucun voyage, ni de lui, ni de son ami à Milan. On sait que Florence est la seule ville italienne explicitement visitée par Holmes, « a week later Â» le 4 Mai 1891, c'est à dire le 11 mai, au début de la période où il fut absent des chroniques criminelles, période connue sous le nom de « Grand Hiatus Â». Ici nous considérerons comme certain que Holmes avant d'arriver dans la cité toscane passa un jour à Bologne, ainsi qu'il est dit par Patrizia et Giampiero Benedetti et imprimé dans le n° 5 de notre revue.

Pour arriver à Florence en partant de Reichenbach (où on sait avec certitude qu'il se trouvait le mardi 4 mai), Holmes devait quand même bien passer quelque part ! Nous sommes tout à fait d'accord avec Enrico Solito et ses conclusions au sujet de ce voyage. Et puisque Sherlock Holmes, selon Solito, quitta Milan par train le matin du lundi 10 mai, notre tâche est de nous demander à quel moment il est arrivé dans cette ville et ce que diable il a bien pu faire dans la capitale lombarde !

Il est vraiment très difficile de donner son opinion quant à sa date d'arrivée. Les sources sur ce sujet sont trop imprécises. Solito, je crois, semble penser qu'il est arrivé le matin même du 10 mai, après trois jours à Ticino afin d'obtenir les faux papiers indispensables. Trois jours ! En dépit de tout mon respect pour notre Président, cela me semble vraiment trop long. L'idée qu'un tel homme se soit arrêté à Lugano ou à Bellinzona est à peine acceptable (surtout parce que durant ce week-end il pleuvait à verse et que même Sherlock Holmes n'aurait pas pu résister à trois jours à Canton Ticino sous la pluie.) Nous pouvons concéder deux jours, mais c'est en fait encore trop !

Donc, de façon un peu arbitraire, nous affirmons qu'il arriva à Milan dans la soirée du vendredi 8, ou plus probablement le samedi 9 au matin, trouvant une chambre dans un de ces très bons hôtels dont la ville était fière : peut-être à l' Albergo dell'Ancora, l' Hôtel de l' Ancre, situé à l'angle du cours Vittorio Emanuele et de la rue Agnello. D'après la presse du temps, c'était l'hôtel le plus prisé par les musiciens et les chanteurs : il appartenait à une famille de Ticino, et c'est pourquoi cet endroit aurait pu être indiqué à Holmes à Lugano.

Comment un Anglais raffiné a-t-il pu passer le temps, à Milan, par un samedi pluvieux de Mai ? Le choix était assez limité. Certes, la Cène de Leonard, en ces temps heureux, n'avait ni été endommagée par les bombardements, ni restaurée et pouvait être vue par qui le désirait mais il n'y a aucune mention dans le Canon d'un intérêt quelconque de Holmes pour la peinture de Léonard. Peut-être pouvait-il préférer une visite à l' Exposition Triennale des Beaux-Arts, inaugurée au palais de Brera le vendredi 8. Cette hypothèse comme nous le verrons retient l'attention même si les raisons d'une telle visite ont peu de rapport avec l'Art.

Le premier objectif des touristes à Milan était, et est toujours, le théâtre de la Scala. Féru de musique, Sherlock Holmes dut logiquement effectuer ce pèlerinage au plus important temple de l'art lyrique. A cette époque-là, contrairement à aujourd'hui, il n'était pas impossible d' y obtenir des places. Mais, malheureusement, la Scala était fermée le 9 et le 10. La saison lyrique était terminée depuis longtemps et le 8 exactement il y avait eu, à 2 h 30 de l'après-midi, le dernier concert symphonique donné par la Società Orchestrale. Holmes aurait certainement apprécié le programme, (plutôt audacieux, d'après les standards actuels) : Il y avait l'ouverture d'Iphigénie en Aulide de Gluck, la Symphonie en si bémol de Schumann - un morceau peu remarqué à l'époque -, la musique du ballet Castor et Pollux de Rameau et de l'Armida de Gulli et enfin le choeur des filles du Rhin tiré du Crépuscule des Dieux de Wagner. Mais il est vraiment difficile de bricoler l'emploi du temps de Holmes pour l'imaginer dans les rangées (ou dans la galeries car les baignoires étaient toutes privées) durant l'après-midi du 8... C'est vraiment dommage !

La Scala (où il n'y a aucune mention qu'une certaine Irene Adler chantât jamais) n'était pas le seul endroit où écouter de la musique à Milan, en ce temps-là, mais les autres possibilités ne semblent guère encourageantes. Au Théatre Dal Verme (c'est étrange pour les Milanais d'aujourd'hui mais il était en fonction), le samedi 9, il y avait Lucrezia Borgia de Donizetti, interprété par Maria Vita : une oeuvre intéressante pour les amateurs du traditionnel « belcanto Â» mais nous savons que notre Sherlock ne figurait pas parmi eux. Au théatre Pezzana, on jouait Clotilde di Amalfi, ovvero i corsari de Giuseppe Giardino, un opéra qui ne laissa pas une grande trace dans l'histoire de notre théâtre musical. Nous devons ajouter en passant que si notre héros avait voulu pour une fois passer à l'art dramatique, il ne pouvait trouver rien d'autre que Les gaietés de la correctionnelle, une pièce en trois actes de Feydeau, au Theatre Manzoni : pas exactement le spectacle le plus adapté à ses goûts !

Certains ont suggéré que Holmes avait pu profiter de l'opportunité pour faire un saut à Crémone où l'attirait sa passion notoire pour le violon. Pourtant cette hypothèse ne tient pas, vu les difficultés ferroviaires. Et vous devez prendre en compte que les fleuves, l'Adda et le Po avaient débordé et que les routes étaient coupées. De toutes façons, à Crémone, à la fin du XIXe siècle, même si on n'y vendait pas encore des violons japonais comme de nos jours, les ateliers d'instruments à cordes qui firent la célébrité de la cité, n'étaient plus qu'un lointain souvenir.

Alors quel emploi du temps ? Si Sherlock Holmes, dans une situation si décourageante sur le plan touristique, attendit jusqu'au matin du 10 pour quitter Milan pour Bologne, il devait bien avoir une bonne raison. Une raison si secrète et si confidentielle qu'elle explique son impénétrable silence sur cette question par la suite.

En parlant des différents pays visités par le Maître durant ces années de voyage, Solito fait observer, au sujet du Tibet, du Soudan et de la Perse, que tous étaient tous des pays-frontières, dans un certain sens, présentant un grand intérêt pour la politique étrangère de l'Empire Britannique. Ceci confirme l'hypothèse que le voyage du détective n'était pas seulement entrepris pour des raisons personnelles, mais que Sherlock Holmes, probablement par l'intermédiaire de Mycroft, avait été investi officieusement d'une mission diplomatique. Il est intéressant de remarquer que notre petit pays lui-même pouvait pleinement être classé dans la catégories des « pays-frontières Â». En 1891, l'Italie était depuis neuf ans partenaire de la Triple Alliance, avec l'Allemagne et l'Empire des Habsbourg. C'était le bloc continental anti- britannique et anti-français bâti par Bismarck, renforcé en 1888 par une solide convention militaire. Bismarck n'était plus là en 1891, mais l'alliance perdurait, même si en mai 91 elle était proche de sa date d'expiration. Il y avait des contacts secrets - certainement connus des services de Sa Majesté - pour en signer la prorogation. Si ces contacts échouaient, c'était évidemment une bonne chose pour le gouvernement de Londres. Celui-ci n'aurait pas à se rapprocher de la France et de la Russie au prix de concessions au Tibet, au Soudan, en Perse ou ailleurs, mais pourrait continuer de jouer seul le rôle d'unique puissance mondiale, comme le font aujourd'hui, malheureusement, les USA.

Entre ces trois partenaires de l'Alliance, l'Italie, du point de vue britannique, était le plus fragile. L'Alliance était fortement désirée par la Couronne italienne et les lobbies militaires, surtout pour des raisons de politique intérieure, mais elle était très impopulaire. Les milieux démocrates, ainsi que modérés, tenaient, depuis le Risorgimento, à l'amitié traditionnelle avec la France (et l'Angleterre). Le problème de l'irrédentisme ( la volonté de Trente de devenir italienne) était un contentieux important dans les relations austro-italiennes. De surcroît, l'autoritarisme du nouveau Kaiser, (Guillaume II, qui avait été reçu en grandes pompes à Rome en août 1888) était préoccupant et même ceux qui étaient peu attachés à la démocratie parlementaire ne supportaient pas l'idée d'une Italie alliée aux Habsbourg. Il est évident que ces contradictions ouvraient des possibilités pour le jeu diplomatique international. De tentantes propositions arrivèrent évidemment au gouvernement italien afin de rompre le front, comme cela fut la cas vingt-trois ans plus tard. Mais bien sûr, dans ce genre d'affaires, la discrétion était essentielle. L'émissaire de Sa Majesté devait être une personne absolument inconnue des chancelleries et capable de s'agir dans le plus extrême incognito.

Le mois de mai 1891 fut particulièrement favorable à la venue d'un tel émissaire. En février, le premier gouvernement Crispi était tombé, et le premier ministre était le marquis Antonio Di Rudinì, chef d'une coalition modérée de centre droit (même si quelques ministres, comme Giovanni Nicotera à l'Intérieur,venaient de la gauche). Crispi était très proche du roi Umberto 1er et pouvait être considéré comme le principal soutien de la Triple Alliance qui, d'après lui, était la meilleure garantie pour une politique de puissance coloniale, de renforcement du pouvoir gouvernemental et du rôle de l'armée. La coalition de Di Rudinì, au contraire, essayait, malgré une certaine hésitation et d'infinies précautions, de changer cette politique,. Le rapprochement avec la France (et par conséquent avec le Royaume Uni) était l'un des objectifs principaux de ce nouveau gouvernement.

Sherlock Holmes était étranger au monde diplomatique : ce qui était la condition nécessaire. Mais par ailleurs « Ã©tranger Â» ne signifie pas exactement « inconnu Â». Les chancelleries italienne et anglaise se souvenaient certainement très bien ldu rôle qu'il avait joué deux années auparavant dans l'épineuse affaire du Traité Naval. Or, en parcourant les journaux de ces jours-là, on remarque par une chose étrange : la présence à Milan d'un des membres les plus éminent du gouvernement Rudini. Nous voulons parler de Pasquale Villari (1826-1917), Ministre de l'Instruction Publique, mais aussi un des leaders historiques du parti modéré, grand historien et penseur politique de haut vol. La seule présence d'un ministre à Milan durant cette période est un fait extraordinaire. C'était des temps plutôt agités. La célébration du 1er mai, instituée deux ans plus tôt par l'Internationale des Travailleurs pour soutenir la cause du Travail contre le Capital (parce que même si cela paraît étrange, à cette époque-là les organisations de gauche s' occupaient de ce genre de question !) ne s'était pas du tout déroulée de façon pacifique. A Rome, il y avait eu des troubles, des charges de police et la mort d'un policier, d' un carabinier et beaucoup de travailleurs. Quelques jours plus tard, le principal porte-parole du jour, l'anarchiste Amilcare Cipriani, gracié seulement trois ans auparavant après huit ans de déportation en Nouvelle Calédonie, fut à nouveau arrêté ce qui évidemment radicalisa les manifestations. A Milan, la situation était seulement un peu plus calme : dans le théâtre de la Cannobiana, Filippo Turati, le leader socialiste, le juriste, prenait régulièrement la parole, polémiquant âprement avec les parlementaires démocrates et républicains qui, invités à la manifestation acceptèrent d'abord mais ensuite n'envisagèrent pas un instant de s'y rendre. Il y avait des désordres aussi : combats et agitation aux établissements Lanzesi, occupation de l'usine Meinhert près de Porta Volta, nécessité de fermer plusieurs autres usines et, le soir, manifestation ratée dans le square de Duomo, avec au moins un blessé. Dans les jours qui suivirent, il y eut des procès et des arrestations dans toute l'Italie et des polémiques violentes au parlement où le gouvernement fut accusé de n'être pas assez énergique ! De plus, il y eut au parlement une autre discussion sur la politique africaine, une question qui divisait également la majorité et l'opposition et qui mobilisait l'engagement des mouvements politiques. Il semble incroyable que dans une telle situation, un ministre passe son temps à Milan. Surtout si on considère les raisons avancées par les journaux : l'inauguration, le 8 mai, de l'Exposition Triennale des Beaux-Arts, et le jour suivant l'exposition du Jouet et de l' Hygiène Infantile. Bien sûr, Villari était minisitre de l'Instruction Publique, mais les Jouets et l'Hygiène Infantile ne relevaient certainement pas deses préoccupations ! L'hypothèse qui vient Immédiatement à l'esprit est la suivante : le gouvernement italien attendait le 8 ou le 9 mai un émissaire secret, chargé d'offres diplomatiques de la part de Londres et avait demandé à un des plus importants de ses membres, arrivé dans la cité le 8 pour l'Exposition des Beaux-Arts, de rester un jour de plus, sous le premier prétexte venu, pour rencontrer cet émissaire. Et les collaborateurs de Viallari, pris à l'improviste, ne purent trouver mieux comme prétexte que cette exposition du Jouet et de l'Hygiène Infantile. Comment et dans quelles circonstances, la réunion se déroula-t-ellle ? Nous ne disposons pas pas d'informations. Holmes a pu être contacté par des collaborateurs du ministre durant la Triennale afin de se mettre d'accord sur un rendez-vous : A Milan, les agents allemands et austro-hongrois étaient nombreux et par conséquent tout devait se dérouler dans le plus grand secret.

Comme nous le savons, Sherlock Holmes, partit le lendemain pour Bologne et Florence. Il est vraisemblable qu'il n'a pas eu un grand rôle dans les négociations qui furent menées ailleurs. Son rôle, probablement, fut seulement celui d'un porteur de message, qui en diplomatie n'est pas un simple facteur. Il parla certainement avec le ministre qui, fait rare parmi les intellectuels du temps, connaissait l'anglais. Mais il fut certainement remplacé plus tard par un autre agent, un incapable peut-on présumer, puisque la mission échoua et que la triple Alliance fut prorogée cette même année 1891, avec toutes les malheureuses conséquences que l'on connaît.

Mais de cet échec Holmes ne fut aucunement responsable. En effet, sa tentative au contraire, si elle avait abouti à un succès, aurait préservé l'Italie des horreurs de la première guerre mondiale.

Pour cela, nous devons lui être reconnaissants.



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