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Étude: Les années d'apprentissage du jeune Moriarty

Un article de Sherlock Holmes Encyclopedia.

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par René Reouven (19 octobre 1995)


Il y a, dans la façon dont les historiographes de Sherlock Holmes ont traité le cas Moriarty, une abondance d'ellipses qui ne laisse pas d'être gênante. Car, enfin, on ne devient pas criminel comme ça, par l'opération de quelque Saint-Esprit du Mal qui consisterait à introduire dans le sang du nouveau-né le fameux chromosome supplémen-taire ! Si la vocation exige le goût inné du vice, il faut aussi cultiver ce goût, l'arroser de persévérance, d'attention soutenue, et, disons-le, d'amour. On entre en malfaisance comme on entre en religion, mais la religion a, elle aussi, ses oblats, ses degrés, sa hiérarchie, ses dogmes, voire sa longue science.

Que connaissons-nous des années d'apprentissage de James Moriarty ? Peu de choses. Dans Le Dernier problème, ... (note de la rédaction : ce passage est couvert d'une tache de café sur le manuscrit original, mais il devait s'agir de : John H. Watson...) nous le montre " de bonne extraction, très cultivé, doté par la nature de dons phénoménaux en mathématiques... " On sait que son traité sur le binôme de Newton a eu un retentissement européen et qu'il a réussi à déterminer les caractéristiques d'un astéroïde grâce à ses calculs sur table, à la façon de Le Verrier découvrant Neptune. Autrement, rien. Quid de ses vingt premières années ? Des lumières nous en sont revenues récemment par le biais de certains travaux portant sur les sociétés criminelles du XIXe siècle. Le premier, l'historien Paul Féval, avait mis au jour la pernicieuse influence d'une organisation portant le nom des Habits Noirs. Son chef, un colonel Bozzo, réputé immortel, aurait commencé sa carrière sous le nom de Fra Diavolo. D'abord pendu à Naples en 1806, par le général Hugo (le père de Victor), il aurait ressuscité pour mourir à plusieurs reprises, en 1835, en 1842, en 1853 et en 1866. Maître des Compagnons du Silence, puis de la Camorra de Naples et, enfin, des Frères de la Merci qui tenaient sous sa houlette un séminaire du Crime à Sartène en Corse, il se serait retiré à Paris, rue Thérèse, sous les apparences d'un saint ermite, tant il est vrai que le Mal s'habille souvent des apparats de la philanthropie.

Moriarty, nous dit-on, aurait fait l'école de Sartène, stage à l'issue duquel, malgré son jeune âge, il aurait été investi de l'autorité suprême en matière de délinquance pour toute la Grande-Bretagne. Lors de son retour vers la mère-patrie, il serait passé par Paris, juste avant la guerre de 1870, oû il aurait rencontré celui qui se posait alors en maître à penser de la perversion morale et sociale. Cet Isidore Ducasse avait déjà publié, sous un pseudonyme, ses Chants de Maldoror, sorte de bréviaire du Mal, oû il établissait les règles d'ascension du criminel idéal... Citons quelques-uns de ses commandements : "Faire un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles." Ou encore : "La première chose, pour devenir célèbre, est d'avoir de l'argent. Comme tu n'en as pas, tu devras assassiner pour en acquérir, mais n'étant pas assez fort pour manier impunément le poignard, deviens voleur en attendant que tes membres aient grossi." Et l'on ne peut voir qu'une allusion à sa propre société criminelle lorsqu'il se rêve en "poulpe au regard de soie à la tête d'un sérail de quatre cents ventouses" destiné à juguler l'Humanité, "cette race maudite et idiote".

On conçoit à présent, comment, à de telles sources, le génie maléfique de Moriarty ait pu se développer jusqu'au niveau oû il serait amené à affronter, un jour ou l'autre, ce paragon du Bien qu'était Sherlock Holmes.



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