Étude: Le grand voyage
Un article de Sherlock Holmes Encyclopedia.
I- DE MEIRIGEN A MILAN
L'enquête sur les dates et l'itinéraire du voyage qui, au début de mai 1891, mena Sherlock Holmes en Italie, a toujours été du plus grand intérêt pour les holmésiens italiens. Ce genre de recherche, cependant, est bien sûr purement spéculatif car il n'est fondé que sur quelques références dans le Canon et peu d'indications temporelles disponibles La présente intervention, même si elle se situe elle-même dans le registre de la spéculation, a pour ambition d'offrir d'une certaine façon une nouvelle contribution à la discussion.
« Des faits, donnez-moi des faits ! » suppliait Holmes, et c'est pourquoi nous allons commencer par faire l'inventaire des rares éléments solides dont nous disposons. Le 4 Mai 1891 dans l'après-midi, après avoir voyagé à travers la Suisse, quitté la vallée de Rhône à Leuk et traversé le col de la Gemmi, Watson et Holmes arrivent à Interlaken, puis à Meiringen. Ils partent pour Rosenlaui où ils décident de passer la nuit. Aux chutes de Reichenbach, Watson s'en va, attiré par une ruse, et Holmes affronte Moriarty (FINA). Holmes survit et escalade la montagne au-dessus du sentier. Il assiste aux recherches désespérées de Watson et décide de se faire passer pour mort. Au crépuscule, Watson s'en va et Holmes est seul. Moran rôde encore dans les parages et tente de tuer le maître en précipitant un rocher sur lui. Holmes rejoint le sentier. « I took to my heels, did ten miles over the mountains in the darkness, and a week later I found myself in Florence, with the certainty that no one in the world knew what had become of me.» (EMPT) La première question au sujet de cette phrase est la suivante : pourquoi Florence ? Pourquoi ne dit-il pas, de façon plus générale, l'Italie, ou par exemple, Bologne ( une ville qu'il traversa évidemment pour embarquer vers l'Inde ) ?
Nous devrons revenir sur ce point dans la deuxième partie de ce document, mais pour le moment chacun doit déjà remarquer que cette formulation est remplie d'implicite et amène plusieurs interprétations. D'après Haynes - et je partage son point de vue - Florence est la destination de Holmes car, avec ces vêtements en piteux état, mal en point et tout seul, il a besoin d'aide.
Un second point sur lequel nous reviendrons est le moyen de transport utilisé par Holmes pour se déplacer en Italie. Le fait d'avoir rejoint Florence en une semaine implique nécessairement le choix du train, au moins de ce côté de la frontière. Rappelons qu'en diligence, il fallait à l'époque déjà toute une journée pour faire Bologne-Florence ! Mais pour l'instant, nous sommes dans les montagnes suisses, dans la nuit du 4 Mai. Quel chemin Holmes choisit-il ? Dans un article intéressant paru en 1999, Meers arrive à la conclusion que Holmes, après l'aventure de Reichenbach, choisit, non d'aller à Canton Ticino ( en traversant les cols du Grimsel et du Nufenen), mais de suivre la route pour Rosenlaui, Grindelwald, Interlaken puis Genève. Je prends la liberté de résumer ses idées :
- la route la plus courte pour l'Italie aurait été d'aller à Canton Ticino par les cols du Grimsel et de la Furka. Mais il est invraisemblable que Holmes ait pu passer deux cols alpins en une seule nuit, dans de telles conditions et avant l'été. C'est pourquoi il continua vers Grindelwald, puis arriva à Interlaken et prit la route pour Genève.
- Meers a découvert dans les petites annonces du Journal de Genève du 6 Mai 1891, l'annonce d'un étranger cherchant une location ainsi que la possibilité de prendre des cours de français : « Etranger de grande famille cherche chambre et pension à la campagne ou en ville, où il aurait l'occasion d'apprendre le français. S'adresser N.V, 5 Chemin des tranchées. »
- Ensuite Holmes, (en train ?), se serait dirigé vers Florence via Turin et Bologne.
L'analyse du temps prouve que tout cela serait possible. Mais, à mon avis, un certain nombre de choses plaident contre cette thèse :
- L'itinéraire par Rosenlaui était vraisemblablement le choix le plus dangereux pour Holmes. Tout le monde savait que Holmes et Watson désiraient se rendre à Rosenlaui puis aller en France où le détective s'était déjà trouvé quelques mois auparavant. Du point de vue de Moran, cette route aurait été la plus prévisible. Si ce dernier rôdait encore dans les environs ( ce qui était certain !) l'endroit le plus probable où il attendait Holmes était sur la route de Rosenlaui.
- Si le duel à Reichenbach s'est passé le 4 Mai, Holmes avait-il vraiment le temps d'arriver à Genève, de trouver une adresse et de mettre une annonce dans la presse dès le 5 au soir ? De plus, si Holmes se trouvait à Genève, la plus mauvaise idée aurait été d'attirer l'attention. Avec Moran à ses trousses, il cherchait à se cacher : mettre une annonce dans la presse en spécifiant qu'il était étranger, aurait été comme dire « Me voilà ! Je suis là ! ».
- Par ailleurs, Holmes parlait français. Non seulement il cite en français (STUD,SIGN, STOC,MUSG,) mais il lit dans (SIGN) les lettres de Francois Villard, écrites en français, comme Watson le précise. De toutes façons, même si le Maître avait décidé d'approfondir sa connaissance du français, pourquoi à ce moment précis ? Il ne devait rester que quelques jours à Genève (« a week later I was in Florence ») ce n'était pas une période favorable à l'apprentissage de la langue. Peut-on envisager que Holmes a changé d'idée, et qu'il aurait quitté précipitamment Genève (avec Moran sur ses talons) ? Rien ne permet de l'affirmer.
Je soupçonne que l'annonce a été faite par un autre Anglais, lui aussi présent en Suisse à la même époque et qui voulait améliorer son français pour renouer ses liens avec des contacts locaux : cet Anglais était Sebastian Moran.
Qu'on me permette une petite digression, dont l'importance est essentielle afin d' expliquer mes idées sur toute cette affaire. Suivant en cela mon collègue et ami le Docteur Giovanni Cappellini, je doute fortement que Moriarty ait été un simple criminel anglais, même à l'habileté hors du commun. La toile démoniaque décrite par Holmes s'étendait sur toute l' Europe, comme le prouve la poursuite menée contre Holmes. Moriarty connaissait et prévoyait chacun des gestes du détective : il était au col Gemmi et aux chutes de Reichenbach avant son ennemi. Ceci implique un réseau étendu, des indicateurs parmi les guides, les employés des hôtels et des restaurants...D'autre part, Holmes a combattu durant une grande partie de sa vie contre la Chancellerie de Berlin qui a constamment tenté d'infiltrer l' Angleterre et l'Irlande. Je pense qu'il y eut une sorte d'osmose, d'unification des réseaux du Kaiser et de Moriarty. Il est impossible autrement d'expliquer la décision de Holmes de fuir et de disparaître pendant trois ans. Si le problème avait été seulement la lutte contre Moran, il l'aurait évidemment affronté ( comme il le fait d'ailleurs dans EMPT) De nombreux indices dans le Canon nous amènent à une telle analyse, notamment l'étude des lieux visités par Holmes durant le Grand Hiatus de 1891 à 1894 : le Tibet, la Perse, le Soudan, ainsi que les rapports qu'il envoie régulièrement au Foreign Office par l'intermédiaire de Mycroft (EMPT). Tous ces lieux sont des points sensibles de la politique étrangère britannique, des points de friction entre les Puissances (France, Russie) qui, suite à l'excellent travail de Sherlock (et Mycroft) Holmes, deviendront partenaires dans l' Entente Cordiale afin de faire face aux Empires Centraux.
Alors l'importance de Florence devient évidente : ce n'est pas seulement un refuge sûr, recommandé par Mycroft en cas de crise mais une base anglaise en Italie, ville éloignée mais pas trop du centre gouvernemental italien. Mais nous reviendrons aussi sur ce point. Mais pour le moment retournons au 4 mai, et aux montagnes suisses.
J'ai par hasard découvert à Florence un guide Baedeker sur la Suisse datant de 1891 (C'est la vérité, j'en donne ma parole !) et ainsi nous pouvons obtenir les informations et des cartes fiables. Par ailleurs nous savons, par une recherche sur le Net qu'en Mai, la nouvelle lune était le 8 : dans la nuit du 4 au 5 , seule une petite partie de notre satellite était visible. Donc, Holmes aurait marché dans une obscurité quasiment absolue. Première possibilité: Holmes pouvait retourner à Meiringen afin de rejoindre Interlaken, reprenant ainsi le chemin de la veille. Le village avait certainement été très perturbé par la nouvelle de la tragédie et on préparait évidemment des recherches pour le lendemain : cependant le maître pouvait facilement éviter le village en empruntant un sentier à travers les bois. Mais Holmes dit avoir marché « over the mountains », et non descendu vers la vallée et le lac. Ainsi cette hypothèse peut être rejetée.
Passons alors à l'idée de Meers : direction Interlaken, par Grindewald, par les montagnes au-dessus d'Interlaken. Nous avons déjà dit que cet itinéraire qui passait par Rosenlaui était le plus dangereux pour Holmes, car Moran et ses complices le connaissaient et c'était le plan original. Surtout nous pouvons étudier ce parcours sur notre Baedeker. Holmes dit avoir parcouru 10 miles : c'est à dire qu'il serait arrivé à Grindelwald : non seulement il aurait accompli une marche de 8 heures ( temps estimé par notre guide pour cet itinéraire de jour) mais il aurait eu à escalader le Great Scheidegg 6434 pieds ( Rosenlaui est à 4363 et Grindelwald à 3400 pieds). Et tout ça, dans l'obscurité profonde, sur un sentier inconnu, dans des conditions physique et psychologique précaires !
Nous pouvons voir que les arguments initiaux avancés par Meers se retournent contre lui. Il nous est impossible de croire que cet itinéraire soit celui choisi par Holmes. Le chemin vers les chutes et celui qui mène à Rosenlaui et Grindelwald coupe la route principale au col du Grimsel, à un mile de Meiringen, près du village de Willigen : c'est le parcours considéré par Meers comme le plus logique et il le refuse uniquement parce qu'il était impossible à Holmes d'affronter le col de nuit.
Mais Holmes n'affirme pas du tout l'avoir fait. Durant la nuit, il fit seulement « ten miles » et sur la route principale, bien entretenue, route qu'il pouvait suivre, elle, ( sans danger de se perdre comme sur un simple sentier dans l'obscurité.) Il y a le village de Guttanen à 9,5 miles de Meiringen, proche de la dernière montée vers le col.
Nous pouvons facilement penser que ceci est la bonne route pour traverser les montagnes et tout à fait praticable de nuit. Le lendemain, Holmes restauré et reposé, pouvait arriver au col du Grimsen et là choisir entre deux possibilités : il pouvait emprunter la route principale de la Furka ( aménagée pour des raisons militaires, et desservie même l'été par les diligences qui transportaient les touristes ), passer le col de la Furka (7990 pieds) et ensuite descendre tranquillement vers Goshenen, un important carrefour ferroviaire de la ligne du Gothard : un trajet de 23 miles depuis Meiringen.
Mais au col du Grimsel, il pouvait également descendre vers le Canton du Valais, poursuivre jusqu'à la région du col du Sempione (le tunnel n'était pas encore ouvert ) et franchir la frontière entre Macugnaga et Domodossola.
Mais il y a encore une autre possibilité pour notre fugitif si on se réfère à notre Baedeker. Sur la route qui mène au col du Grimsel, à seulement 3,5 miles de Meiringen, près de Innertkirchen, il y a un carrefour : on peut bifurquer par la route du Susten, une autre voie importante, construite en 1811, assez large et carrossable. Le col du Susten (7420 pieds) est à 9 heures à pied. Ensuite le chemin descend sur Wassen, une autre gare importante sur la ligne du Gothard. En tout cela fait 42 miles de Meiringen. Notre Baedeker précise que ce voyage est aisé ne nécessite pas de guides de montagne. A 10 miles et à seulement 4 heures à pieds de Meiringen, on peut accéder au village de Furen (composé du Bas Furen et du Haut Furen) et surtout Gadmen (agglomération en trois parties : Buhl, Muhleschlucht et Obermatt). Cette possibilité d'atteindre Ticino et le chemin de fer du Gothard était tentante et possible pour Holmes.
Si on objecte qu'au début de mai, les cols du Susten, de la Furka et du Grimsel pouvaient être fermés pour enneigement, on doit se souvenir que le Dr Watson dit qu'ils avaient passé le col de la Gemmi, encore un peu plus élevé que les trois autres. D'ailleurs Dr Watson parle d'« a charming week... wandering up the valley of the Rhone » ainsi que d'un « lovely trip », ce qui sous-entend un temps clément : et quand ils arrivent au col Gemmi, il remarque « the dainty green of the spring below, the virgin white of the winter above, « still deep in snow », mais « practicable ». Par ailleurs il dit que le rocher qui visait Holmes « roared into the lake behind us » : Notre Baedeker nous informe que le lac de Dauben est gelé sept mois par an.. Si le lac avait été gelé, Watson aurait utilisé non pas « roars » mais « snaps ». Ainsi tout nous confirme qu'il était tout à fait possible de franchir les cols.
La ligne de chemin de fer partant de Lucerne, traversait Wassen et Goshenen, s'enfonçait dans le tunnel du Gothard (ouvert en 1882) et arrivait in Bellinzona en trois heures, à Lugano en 4 ou 6 (selon les trains) et à Milan en 6 ou 10 heures. Examinons à présent une question fondamentale au sujet de ce voyage : les papiers et l'argent.
A Londres, Holmes avait programmé un long séjour sur le continent, ainsi que la perte de ses bagages et ceux de Watson. Il avait évidemment prévu de fortes dépenses. Pour une large part, celles-ci ont consisté en comptes dans différentes banques, mais il devait aussi avoir sur lui une forte somme en liquide.
Holmes prit cette somme avec lui durant la randonnée vers les chutes : il ne pouvait faire confiance au patron de l'hôtel qu'il connaissait à peine (d'ailleurs c'était l'usage pour les gentlemen anglais en voyage à l'étranger de garder leur argent dans un sac discret porté sous les vêtements ) mais il ne pouvait pas non plus faire appel aux banques s'il désirait continuer son voyage en faisant croire à sa mort : il lui fallait de l'argent liquide. Les pièces de monnaie et les billets anglais étaient couramment utilisés en Suisse et en Italie surtout en zones frontalières et Holmes avait certainement des francs français et suisses. Ceci devait constituer une belle somme, qui était amplement suffisante pour le voyage jusqu'à Florence et le renouvellement de sa garde-robe ainsi que le coût des télégrammes destinés à Mycroft à Londres.
Concernant ce point, on peut remarquer qu'en Suisse il était possible d'envoyer un télégramme de tout bureau de poste, même le plus isolé, même de ceux sans liaison télégraphique : il suffisait d'écrire une lettre, ensuite de mettre le tarif de la valeur du télégramme en timbres. La lettre était distribuée au plus proche bureau de poste équipé d'un télégraphe, puis ouverte : le message était alors envoyé en télégramme. C'est ainsi que Holmes put envoyer des télégrammes à Mycroft, probablement codés, de tous les villages qu'il traversait, sans présenter de papiers, et donc sans crainte de se faire repérer. Passons aux papiers. En Italie, Holmes dut certainement présenter de faux papiers pour prouver sa nouvelle identité. Nous verrons que notre pays était à cette époque dans une grande confusion. Avec la police vigilante de Crispi chassant les anarchistes et les socialistes dans tout le pays après les manifestations du 1er mai, il y avait des contrôles permanents et il était impossible qu'un étranger passe inaperçu. La question est la suivante : Où et quand Holmes obtint-il de faux papiers ?
Certains chercheurs avancent que c'est à Londres que Mycroft les avait fournis à son frère au moment où ils planifiaient toute l'opération. Même sans aller jusqu'à imaginer que la disparition de Holmes pendant trois années était totalement programmée, on peut cependant penser que le détective s'était équipé de faux papiers afin d'échapper à Moriarty : mais quand il demanda à Watson de retourner à Londres parce que la situation était trop critique, il n'évoque absolument pas cette idée. D'ailleurs à Meiringen, les deux Anglais n'étaient certainement pas sous de fausses identité : le patron de l'hôtel appelle Watson « docteur ». Cependant, même s'il n'avait pas de faux documents quand il était aux chutes, ce n'était pas difficile d'en obtenir en Suisse, particulièrement à proximité de la frontière. La contrebande était répandue et beaucoup de montagnards des deux côtés, faisaient passer illégalement des marchandises et des hommes.
Sur ce point aussi, l'étude des dates nous aide. Nous savons que le 6 au soir, au plus tard, Holmes était dans la zone frontalière : dans la région de Sempione s'il a emprunté la voie du Grimsel et Canton Vallese, dans celle de Bellinzona s'il a traversé comme j'en suis persuadé - Canton Ticino. Le 12, il était à Florence; Il arriva donc à Milan le 10 ou le 11 ( à moins qu'il n'ait passé le 11 à Bologne comme nous l'affirme le récit découvert par Patrizia et Giampiero Benedetti). S'il s'était arrêté longtemps à Milan il aurait dit « I found myself in Milano », et non pas « in Florence ». Donc qu'a-t-il fait durant ces 4 jours ?
C'était le délai nécessaire - je crois - pour obtenir de faux papiers et traverser la frontière. Il la traversa tranquillement dans un train de la ligne Gothard s'il a obtenu ces papiers en Suisse, ou grâce à des passeurs par Sempione ou les Lacs s'il les a obtenus en Italie. Et s'il me faut choisir entre ces hypothèses, ma préférence va non pas à l'hypothèse d'un sordide trafic avec des contrebandiers mais à celle d'un service fourni par quelque firme spécialisée en Suisse. De là , il pouvait très bien avertir son frère qu'il se dirigeait vers Florence, pour y rencontrer une personne à contacter en cas de crise, suivant le plan défini à Londres qui prévoyait une fuite en Italie.
Je vais dire bientôt qui était cette personne. Mais chaque chose en son temps. Nous avons trouvé Holmes, fugitif, en loques dans les montagnes suisses : nous le laissons à présent arrivant dans la ville de Florence et nous savons qu'il repartira demain pour la Toscane. Nous le retrouverons à Florence et nous parlerons de lui la semaine prochaine , en d'autres mots : « a week later ». Merci.
II-DE MILAN A FLORENCE
En analysant la prériode qui va du 4 Mai 1891 à « a week later », nous pouvons déduire que, une fois en Italie, Holmes a certainement pris le train. En diligence à travers le col de la Furka, cela lui aurait pris 15 heures uniquement de Bologne à Florence ! Ainsi il n'aurait pas pu être à Florence le 12.
Ces dernières années nos recherches nous ont permis d'identifier sans aucun doute le train qu'il prit à Milan. Nous serons plus tard en mesure de vous parler de la découverte des horaires et des raisons qui nous ont conduits à cette conclusion. Quiqu'il en soit, dans l'immédiat, vous devez seulement savoir que ce train était l'express Milan-Florence, le « Lampo »(L'éclair), arrivant à Florence à 4 h 32 de l'après midi.
Les conditions dans lesquelles voyageaient les occupants du Lampo étaient certainement nettement meilleures que celles auxquelles ils étaient habitués, conditions si détestables que les journaux écrivaient que les chemins de fer italiens n'avaient pas crée de 4ème classe car il était impossible de voyager dans des conditions pires que celles de la 3ème ! Les passagers des légendaires wagons « Cent Portes » devaient utiliser des couvertures pour se réchauffer l'hiver, alors qu'en été ils devaient ouvrir les fenêtres pour respirer mais les refermer dans les tunnels, au risque de périr d'un coup de chaleur, pour éviter la fumée. Cependant, d'un autre côté, la vue était époustouflante !
Le seul chemin de fer disponible était la « Porrettana », un chef-d'oeuvre technologique à l'époque et encore aujourd'hui une légende pour les amateurs de chemin de fer. Ce train partait de Bologne, franchissait les Appenins avant de descendre sur Pistoia. C'était l'unique liaison entre le nord et le sud de l'Italie jusqu'à ce que la voie routière soit ouverte dans les années 20.
Conduire une locomotive sur cette voie était très difficile : le « Porrettana » était une sorte d'école pour les conducteurs, et il se produisait de nombreux accidents. Les cheminots devaient surveiller attentivement la pression de la chaudière, mais, par-dessus tout, ils devaient utiliser correctement les freins qui, très souvent, lâchaient lorsqu'on les malmenait. Au bas de la pente la plus dangereuse se trouvait une voie avec rampe de sécurité sur laquelle en cas d'incident le train pouvait être orienté afin d'être arrêté. Mais ce n'était pas encore le risque le plus important - si les passagers fermaient toutes les fenêtres lors de la traversée des tunnels, les conducteurs dans leur habitacle ouvert souffraient énormément de la fumée sortant de la cheminée et qui n'avait aucun issue pour s'évacuer. En conséquence, il y avait pour eux grave risque d'asphyxie lorsqu'ils pénétraient dans un tunnel malgré les quelques bouches d'aération. Pour éviter les malaises, les chauffeurs de locomotive appliquaient des tissus mouillés sur leur visage et surveillaient attentivement les premiers symptômes de détresse, comme par exemple les douleurs d'oreilles. A la sortie du plus long tunnel, près de Pracchia, deux conducteurs au moins attendaient pour sauter dans le train et remplacer leurs collègues défaillants. Il est incroyable qu'il n'y ait pas eu plus d'accidents! En réalité, nous sommes certains que Holmes était conscient de tout cela. « I found myself in Florence with the certainty that none in the world knew what had become of me.» Holmes savait que, si ses poursuivants avaient eu connaissance du train dans lequel il se trouvait, ils auraient organisé un attentat qu'il aurait été facile de maquiller en un nouvel accident de train. L'insistance de Holmes sur « Florence » (il ne dit pas « I found myself in Italy », ni « in Bologna » bien qu'il soit aussi passé là ) nous montre que cette ville était bien sa destination, sa voie de sortie, son but. Comme nous avons déjà largement insisté ailleurs sur ce point, nous aimerions à présent fournir les éléments suivants du contexte de cette période :
- Florence était le centre d'une très forte communauté anglaise, datant du début du siècle, ceux qu'on appelait les « Anglobeceri ». Même aujourd'hui Florence est encore appelée la capitale du « Chiantishire ».
- Florence était le point nodal d'importantes relations politiques avec le Gouvernement britannique. La reine Victoria a séjourné à Florence (dans les Villas Palmieri et Fabbricotti) en 1888, 1893 et en 1894, accompagnée de sa cour et des membres de son gouvernement. Elle y reçut la visite du roi et de la reine d'Italie et de quelques membres du Parlement italien. En Mai 1891 la ville accueillit le Prince Leopold de Prusse (cousin du Kaiser) et de l' Archiduchesse Stéphanie d'Autriche, veuve de Rodolphe.
Florence était aussi le centre de puissants lobbies politiques italiens. Elle avait été la capitale de l'Italie de 1866 à 1870 et, durant cette époque, abritait tous les ministères. Les membres du gouvernement y faisaient de longs séjours. Par conséquent, beaucoup de forces politiques tentaient d'y exercer leur influence, entres autres des proches de la famille de Savoie. L'Italie était sur le point de renouveler la Triple Alliance. Les journaux faisaient état de rumeurs sur les réunions entre des premiers ministres italien, autrichien et prussien dans cette optique. La monarchie italienne et le chef du gouvernement, Crispi, étaient favorable au renouvellement de l'Alliance. Cependant, une minorité du gouvernement, représentant une majorité d'électeurs dans le pays, n'approuvait pas cette position. L'Alliance ne fut pas renouvelée et, en accord avec la théorie du docteur Giovanni Cappellini, nous pensons que les raisons, au-delà de l'intervention de Holmes à Florence, doivent être cherchées dans le contexte international complexe de ces années-là .
Durant son hiatus, Holmes vécut incognito pendant trois ans, utilisant un faux nom durant son voyage jusqu'au Tibet (bien qu'une fois une Italie, il sût que personne n'était plus à sa poursuite), un temps anormalement long, s'il avait été seulement préoccupé par un seul criminel. A moins, bien sûr, d'admettre que le réseau de Moriarty avait des liens avec un autre réseau, beaucoup plus puissant dont le quartier général se trouvait à Berlin. En fait, Holmes fait état de trois ennemis, Moran n'étant que l'un d'entre eux et il ne nomme pas les deux autres. Je suis fermement convaincu qu'il s'agissait du Kaiser et de Bismarck. Les endroits visités par Holmes pendant les trois ans du Hiatus correspondent exactement avec les points chauds de l'empire britannique (le Tibet, la Perse, le Soudan) et il dit lui-même avoir fourni des rapports sur son activité à Mycroft et au Foreign Office.
D'ailleurs, je vous invite à réfléchir au nom de « Sigerson » adopté par Holmes, du point de vue de sa construction. Baring-Gould et d'autres suggèrent que ce nom puisse avoir un sens caché qui serait « Siger's son », référence au nom du père du détective. Mais si nous lisons « siger » de droite à gauche, cela donne « regis », en latin le génitif de rex (roi). « Sigerson » donne donc « fils du roi », c'est à dire « Prince ». En Latin, priceps (le prince), c'est aussi le plus important, le meilleur, le numéro un. C'était un pseudonyme très adapté pour le meilleur détective du monde au service de Sa Majesté.
Dans cette optique, la venue du détective à Florence, la prise de contact avec les lobbies anglais et italien les plus influents, prennent tout leur sens. En effet, à cette époque-là , les contacts entre De Rudini, Caprivi et Kanolky avaient pour but de renouer la Triple Alliance. L'Italie était le théâtre d'une activité d'espionnage intense. Les journaux locaux du temps présentent de nombreux articles sur la terrible explosion de l'arsenal, la réserve de poudre de Rome, le 23 avril 1891. 265 kg de poudre à fusil explosèrent dans des circonstances extrêmement mystérieuses, les autorités militaires parlant de « négligence phénoménale » et excluant catégoriquement toute idée d'attentat. Personne ne revendiqua jamais la responsabilité dans cet accident et il fut expliqué comme une « faiblesse structurelle » ( mensonge officiel répété un siècle plus tard par les forces aériennes italiennes lors de la tragédie d'Ustica). A Gênes, le 14 Mai, commença le procès du Prussien Karl Yanzter qui, gagnant la confiance d'un fonctionnaire du gouvernement, Carlo Montacchi, avait volé les plans du fort Richelieu et les avaient communiqués à son pays ( étrange similitude avec le vol des plans du Bruce-Partington ).
Mais à quoi ressemblait la ville de Florence à l'époque ? Elle était très différente de le Florence d'aujourd'hui. C'était une agglomération au bord de l'asphyxie. En 1866, la paisible capitale du Duché de Toscanie et la famille Lorena avait vu avec effroi l'arrivée de 30 000 fonctionnaires du gouvernement et de leurs familles. En 1870, la population atteignit 194 000 et la ville devint le centre de la richesse et de la spéculation financière. En 1871, quand Rome devint la capitale, Florence fut touchée par une lourde crise économique qui culmina en 1878 avec la faillite du conseil municipal, ruiné par d'énormes et d'ailleurs inutiles chantiers urbains. En 1881 la ville ne comptait plus que 114 000 habitants. Entre 1885 et 1890, une frénésie intense de « rénovation » détruisit le coeur de Florence, le Vieux Ghetto, nous léguant cette horreur savoyarde qui est la présente Place de la République. Ce boom dans la construction élimina les quartiers insalubres des voleurs, qui se déplacèrent du côté du quartier de San Frediano, tandis que les gros entrepreneurs immobiliers proche de la Couronne devinrent de plus en plus riches - un nouveau repaire de voleurs !
La mortalité infantile atteignit le taux affligeant de 197 pour 1000, trois fois le taux actuel. Les conflits sociaux s'aggravèrent. En 1878, 2600 Florentins étaient enregistrés comme anarchistes par la police - le nombre le plus élevé de toute l'Italie. La circulation - cela nous semble bizarre aujourd'hui - était très intense; 100 cochers publics travaillaient la nuit et 484 le jour. Il y avait beaucoup d'accidents dus aux chevaux emballés dont les victimes étaient les enfants et les personnes âgées. Pendant ce temps les nobles dansaient et faisaient de l'équitation au Parc Cascine et au Poggio à Caiano. Il y eut en Mai 1898 une révolte et l'Armée ouvrit le feu sur la foule (4 personnes furent tués à Sesto Fiorentino, 100 à Milan). Tout cela avec l'approbation du roi Umberto (qu'on appelait « le Bon » !). A la fin de 1890, une épidémie de typhus atteignit un niveau élevé dans la ville (764 cas) mais un article dans The Lancet (le célèbre journal médical anglais) publié le 10 Janvier 1891 mit en lumière l'action efficace des autorités sanitaires dans cette crise et se terminait en disant - les voyageurs ne devraient pas craindre d'aller à Florence ». C'est certainement le conseil que le docteur Watson aurait donné à son ami.
Au début de mai 1891, la situation politique était très tendue. Le 1er mai, une révolte ouvrière était prévue et redoutée partout en Europe. Tandis qu'en Angleterre et en Suisse il n'y eut aucun incident sérieux mais seulement des manifestations importantes mais pacifiques où tout était sous contrôle, en Belgique et dans la Loire les mineurs étaient en grève, unis aux employés des compagnies parisiennes de bus. En France, beaucoup de personnes furent tuées à Fourmies et il y eut des combats de rues à Marseille et Lyon. Paris restait calme (les rues étaient contrôlées par 2 500 fantassins, 3 régiments de cuirassiers, 2 régiments à cheval, 7 000 policiers la totalité de la garde républicaine à pied et à cheval!). Mais en Italie, on parle de graves combats à Rome, Florence, Bologne, Ancône et Naples. A Rome même il y eut environ 100 arrestations. Les journaux réaffirmèrent leur attachement à la couronne et considérèrent avec horreur ces luttes pour le travail et le pain. Tous les titres concernaient la chasse des leaders ouvriers par la police. Le 8 Mai, Galileo Palla était arrêté - il était l'investigateur des troubles à Florence sous le faux nom de Valerio Landi - et les jugements commencèrent à la mi-mai. Holmes devaient avoir de très bons faux documents pour préserver son incognito dans un tel contexte !
Sur toute l'Italie, il faisait froid et les précipitations étaient abondantes - A Florence, il pleuvait aussi mais la température était plus élevée. On fait état d'inondations partout. Le Po et l'Adige étaient sortis de leur lit ; presque toutes les routes du nord étaient coupées, ce qui était une raison supplémentaire de prendre le train. La température enregistrée par l' Observatoire Ximenian de Florence était passée d'un petit 12-18 degrés Celsius à 18-28 degrés. Le 12 mai, en particulier, jour de l'arrivée de Holmes, la température atteignit 28 degrés, puis retomba à 20. Pour un Anglais, arrivant d'une région montagneuse froide, ce devait être terriblement chaud, surtout si on considère le taux d'humidité, courant à Florence mais très élevé. On peut présumer que Holmes commença par renouveler sa garde-robe puisqu'il avait de l'argent et aussi des contacts dans la ville . Les journaux florentins étaient à ce moment-là remplis d'informations que Holmes remarqua certainement avec intérêt. En plus des réclames pour la chocolaterie en poudre d'Enrico Rivoire de la Piazza Signoria et pour la liqueur Ferrochina Bisleri (qui tous deux existent encore aujourd'hui), en plus du programme des théâtres et spectacles, il vit probablement la publicité pour la carte ferroviaire avec « index alphabétique, horaires de tous les trains, des correspondances avec voitures, bateaux à vapeur, cartes des voies adriatiques, méditerranéennes, siciliennes » d'Enrico Gambillo. A cette époque c'était la seule référence puisqu'à l'échelle de l'Italie n'existait pas de tableau général. Nous sommes certains qu'il en fit l'acquisition ainsi qu'un exemplaire d'un nouveau livre de Cesare Paoli, Observations sur la paléographie latine au Moyen-Age, Essai théorique et pratique, sur lequel le journal local, « La Nazione », publia un commentaire le jour même de son arrivée.
Parmi toutes les publicités pour les boutiques anglaises de Florence, son esprit pratique a sans aucun doute remarqué dans celle consacré au tout nouveau catalogue de Zeiss, fabricant de matériel de bureau, un commode meuble de rangement dans lequel il est aisé de « ranger méthodiquement les télégrammes, les cartes postales et le courrier en général très rapidement ».
Il s'est aussi probablement rendu, le soir du 18 mai, au concert du célèbre violoniste, Cesare Cagnacci, qui y donnait une oeuvre de Paganini « Moïse ». Il est curieux de lire, dans « La Nazione » du 29 mai, un long compte-rendu de différents articles d'Edison parus dans le magazine « The Phonograph ». On y parle de la facilité à enregistrer tout son ou musique sur de « magiques » cylindres de cire: « assis dans votre fauteuil, vous pouvez profiter d'une série de cylindres de cire sur lesquels sont gravés des morceaux au violon. » Les cylindres, longs de huit pouces et d'une circonférence de cinq, peuvent être gravés grâce à un téléphone connecté à un phonographe. Dans MAZA, il est fait allusion à l'enregistrement de « Baracola » d'Hoffman au violon, bien que Holmes parle d'un gramophone et non un phonographe. Il faut remarquer qu'il n'y a pas eu d'enregistrement du violon solo dans « Baracola » et que les enregistrements pour gramophones étaient impossibles au théâtre, mais pouvaient uniquement être réalisés professionnellement en studio. S'il s'agissait d'un phonographe et non d'un gramophone, l'idée venait certainement de Florence.
Une autre possibilité d'intérêt pour Holmes se trouve dans la découverte, rapportée par « La Nazione » le 20 Mai, d'un ancien codex enluminé à Sant'antonio al Monte, à côté de Rieti. C'était un important trésor de 500 volumes imprimés et de 69 codex enluminés datant du 10ème au 15ème siècles. Le professeur Villari, ministre du gouvernement italien, envoya une commission présidée par le Professeur Monaci. Sachant son grand intérêt pour ce sujet, il est possible que Holmes, présent sur les lieux, ait discuté de cette découverte importante avec le ministre.
Et comment aurait-il pu rester indifférent à la nouvelle de la découverte de tombes étrusques voûtées à Vetulonia, en Toscanie, le 16 Mai? Découverte qui conduisit à celle d'une vieille ville étrusque de grande importance archéologique. Si notre collègue Carlo Oliva a raison en identifiant le Professeur Pasquale Villari comme la personne que Holmes rencontra à Milan, alors il est certain que leurs relations continuèrent à Florence jusqu'au moment où Vilari rejoignit Rome.
Nous pouvons émettre quelques conjectures au sujet de l'emploi du temps de Holmes durant son séjour dans la ville. Graziano Braschi fait état de nombreuses visites au Cabinet littéraire Viesseux. Quant à moi je peux seulement affirmer avec quelque certitude qu'il s'est rendu chez Filastrucchi, la boutique d'accessoires de théâtre et a visité celle de produits chimiques Bizzarri dans la Via Condotta, toutes deux encore ouvertes aujourd'hui. Quand vous entrez dans ces boutiques, vous ne pouvez pas vous empêcher de penser à Holmes et à ses divers centres d'intérêt. Nous avons mentionné auparavant sa visite à la boutique de pipes « Operti », Corsellini dans la via Panzani et demain nous y serons pour découvrir une plaque qui commémore cet événement.
La gare fut rebaptisée Santa Maria Novella en 1861, ce qui était aussi bien que l'anonyme « Central ». On l'avait d'abord appelée « Maria Antonia » et elle était liée au « Leopolda » (au Parc Cacsine, fermé 1860). Elle fut complètement reconstruite dans les années 30. Nous avons trouvé des photos de l'ancienne station, telle que Holmes la vit, ainsi que du marchand de journaux à la porte de la gare, où il acheta ses journaux le 12 Mai... S'il descendit du train à cet endroit... Nous disons « si » parce que nous avons une autre hypothèse. Mais avant tout, permettez-nous de vous poser une question.
Après l'épisode Reichenbach, Holmes disparut pendant plusieurs années. Le Docteur Cappellini et moi sommes certains que Holmes était plus préoccupé par le réseau allemand que par les hommes de Moriarty, et qu'il était investi d'une importante mission à l'étranger comme il le fut en 1912-1914. Mais indépendamment de cela, Holmes aurait voulu préserver son incognito de toute façon. Donc, quoiqu'il en soit, n'était-il surprenant qu'il vînt Florence, ville où se trouvaient de nombreux Anglais, qui chacun pouvait le reconnaître ? Quand il quitta la Suisse, il n'avait pas ses accessoires pour changer d'apparence et tout son argent était passé dans l'acquisition de faux papiers d'identité et de vêtements jusqu'à ce qu'il atteigne Florence. Arriver dans une station pleine de monde, prendre le risque d'être reconnu ? Je le répète, il y a une autre hypothèse. Continuons. Il est évident que Holmes dut prendre contact à Florence avec une personne susceptible de lui fournir de l'argent et une assistance, un des contacts de Mycroft, un membre du Club Diogène. Que cela ait été planifié dès Londres ou improvisé par contacts télégraphiques entre les deux frères, il ne fait aucun doute que Holmes avait ce soutien à Florence. Qui était-ce soutien? Cela devait être quelqu'un inconnu des milieux de l'espionnage ( à mon avis des Prussiens que j'ai mentionnés plus haut), Une personne au-dessus de tout soupçon, de préférence pas un anglais, mais quelqu'un en contact permanent avec Londres et Mycroft. Nous n'avons bien sûr aucune preuve. Mais beaucoup d'indices s'ajoutent à une probabilité, et la probabilité devient alors très proche d'une certitude.
Paolo Lorenzini était le frère du célèbre écrivain Carlo Lorenzini, alias Collodi, l'auteur de « Pinocchio », un best-seller en Angleterre. Il était le Directeur de l'usine de céramique Ginori à Sesto Fiorentino depuis 1879. En 1862, il organisa la présence de son usine à l'exposition de Londres où la firme Ginori s'imposa comme l'une des trois plus grandes usines d'Europe. Il fut le cerveau d'une campagne très vivante et très efficace dans les journaux anglais. Il était en contact permanent avec l' Angleterre et voyageait à travers toute l'Europe.
En 1889, l'usine Ginori comptait 1300 employés, 10 fours à porcelaine et 5 pour majolique, un laboratoire de chimie, des laboratoires pour la gravure, pour les chromolithographies, un atelier de forge et de soudure , un système d'éclairage au gaz et le téléphone. Elle avait des entrepôts à Rome, Naples, Turin, et des agences dans toute l'Europe. Dans la seconde moitié des années 1880, l'usine souffrit de la compétion avec la céramique prussienne bon marché qui inondait le marché. La solution fut trouvée par des lois protectionnistes en Italie, en France et en Angleterre entre 1887 et 1889, lois qui furent proposées et défendues par Lorenzini. Un des produits les plus importants de Ginori était les cylindres Weigmann, utilisés comme isolateurs, dans les parties de différentes machines, invention ayant des implications militaires. Les ventes dans les pays étrangers étaient très importantes. C'est pourquoi, pour récapituler, Lorenzini était en contact permanent avec l'Angleterre et détestait fortement les Pussiens. Peut-être est-il notre homme.
Mais revenons à l'horaire du Lampo. Il n'y a qu'un arrêt entre Pistoia et Florence, c'est Sesto Fiorentino à 4 h28. C'était l'occasion idéale pour Holmes de descendre du train très près de sa destination sans risquer de se faire repérer par des Anglais dans la gare bondée du terminal de Florence. Sesto était reliée à Florence par une rapide voiture hippomobile, empruntant la route ayant déjà le même numéro qu'aujourd'hui le 28, la route empruntée aujourd'hui par les bus. Le village est suffisamment discret mais parfaitement bien placé pour gagner le centre de Florence en quelques minutes. Il n'y a que 6 milles romains de Sesto au Vieux palais dans le centre de la ville. De plus, le village est très proche des villas de la colline - La résidence royale d'été - et les propriétés estivales des nantis, déjà occupées en ce chaud printemps 1891.
Quelle sorte de déguisement Holmes peut-il bien avoir utilisé ? Nous savons que ses aventures au Tibet furent rapportées dans le presse comme celles d'un certain Sigerson mais nous ne savons rien au sujet de Florence. Nous avons dit que dans l'usine Ginori à Sesto, il y avait un grand nombre d'employés étrangers, en particulier des Français qui travaillaient dans les ateliers de chimie et de peinture. Un chimiste en visite, peut-être un expert de Montpellier, appelé Vernet, aurait pu facilement être introduit par Lorenzini sans éveiller la moindre suspicion. C'est aussi plus qu'une coïncidence qui fit qu'en 1892 les ventes de Ginori augmentèrent spectaculairement de 245 000 à 345 000 lires, ceci n'étant que partiellement expliqué par les améliorations de la productivité effectuées en 1891. A la même époque, commencèrent les essais de production semi-automatique des cylindres Weigmann ( la mort subite de Lorenzini en novembre 1891, peu après le départ de Holmes, retarda ce projet finalement réalisé en 1895) et la production des isolateurs se mit en marche, un incroyable avantage pour l'armée.
Coincidence? Holmes détestait les coïncidences, mais il faut bien remarquer que sa présence à Florence coïncida avec d'importantes innovations technologiques chez Ginori. Nous savons aussi que quelqu'un à Sesto recherchait une vieille villa et nous avons entendu les récits de vieux paysans au sujet d'un étrange visiteur qui se trouvait là à l'époque du séjour de Holmes, un ami de Lorenzini...Mais la vie privée des gens doit être respectée. Holmes, quoiqu'il en soit, mit à profit le temps passé chez Ginori pour se familiariser avec le monde de la céramique et de la porcelaine. Il ne devint cependant pas un expert sur le sujet, car dans (ILLU), Watson doit aller dans une bibliothèque pour étudier le sujet. Cependant il avait des connaissances au sujet des collections de poteries et fut le témoin de la passion de Lorenzini pour la porcelaine, c'est pourquoi il savait que le baron Gruner ne résisterait pas à l'idée d'obtenir une précieuse pièce.
A la fin de sa mission italienne, Holmes quitta Florence plutôt satisfait, dans la mesure où il avait sapé les fondations d'une imprudente alliance qui aurait lié la jeune nation italienne aux ennemis historiques de l'Angleterre. Les forces anti-prussiennes, les groupes de lobby et l'opposition à l'alliance avec l'ennemi du passé (et de l'avenir) étaient renforcées et réorganisées , même s'ils ne l'étaient que de façon informelle.
Holmes est ensuite certainement passé par Suez pour gagner le Tibet. Pourtant je ne pense pas qu'il soit retourné à Bologne pour aller à Brindisi par l'express « Peninsula » comme le fit Phileas Fogg. Certes, c'était un confortable voyage en train de Londres à Brindisi via Paris en seulement 40 heures. Et de Brindisi un navire pour l'Inde partait tous les dimanches à 2 h de l'après-midi. Mais cet itinéraire était trop risqué pour un homme désirant voyager incognito. Nous pensons qu'il fut plutôt convaincu par les publicités persuasives parues dans « La Nazione » et qu'il décida de s'en remettre à la compagnie maritime Florio & Rubattino, dont les bateaux partaient de Gènes et Naples tous les 20 jours pour Alexandrie et Bombay.
Laissons le là , balloté par le tangage d'un vapeur italien, pensant tristement à son vieil ami qui le croyait mort, refoulant le désir de lui écrire. Et regardant vers l'avant au contraire et pensant à son éventuel retour et aux nombreuses aventures qui l'attendaient, et qui aujourd'hui, nous attendent tous.

