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Étude: Le Rat géant de Sumatra

Un article de Sherlock Holmes Encyclopedia.

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Au début de L'Affaire du vampire du Sussex, Holmes reçoit une lettre du cabinet Morrison, Morrison & Dodd qui s'en remet à lui. La vénérable société avait, en effet, gardé un bon souvenir de son règlement de l'affaire du Matilda-Briggs, navire associé à L'Affaire du rat géant de Sumatra. Du rat, nous ne savons rien puisque le monde n'est pas préparé au récit. Nous devons donc partir de ce qui nous est connu, à savoir la localisation, Sumatra. Il existe trois occurrences à Sumatra dans le canon :

- Le Signe des Quatre, puisque les îles Andaman sont situées au nord de Sumatra. Les îles sont associées dans notre esprit à la colonie pénitentiaire, au travail forcé, qui consiste clairement à creuser des tranchées.

- Les propriétaires de Reigate, et l'affaire de la Netherland-Sumatra company. à cette occasion, le docteur Watson retrouve Holmes à Lyon, précisément à l'Hôtel Dulong, dans un état physique et nerveux délabré.

- Enfin, L'Aventure du détective agonisant, où, pour coincer Culverton Smith, planteur de Sumatra et assassin, Sherlock Holmes simule un mal mortel et contagieux, fréquent chez les coolies de Sumatra et que les planteurs hollandais connaissent bien.

Ainsi, Sumatra est associée à l'idée de travail pénible, de creuser le sol et de maladie, physique ou nerveuse. Or, c'est déjà une première piste, puisque le rat a pour caractéristiques de fouiller le sol et d'être vecteur de maladie.

Nous devons donc nous interroger sur ce qui conduit Holmes à associer rat, Sumatra, maladie, physique ou mentale - souvenons-nous, dans Le détective agonisant, du délire relatif aux huîtres, dont nous parlerons une autre fois - et travail forcé. Pour cela, nous devons partir des récits écrits de la main même de Holmes, à savoir La crinière du Lion, et L'Aventure du soldat blanchi. Notons que les deux histoires trouvent leur place dans le bestiaire, puisque dans l'une il est question de méduse, et dans l'autre de l'ichtyosis, ou affection du poisson.


L'homme aux rats de Freud

Or il se trouve que dans L'Interprétation des Rêves, Sigmund Freud évoque, au chapitre 2, " le rêve du soldat blanc ", et, au chapitre 6, " le rêve de la méduse ". Est-ce à dire, comme on l'a souvent souhaité, que Freud et Holmes se connaissaient ? Nous ne pouvons l'affirmer. Pourtant, en 1909, année curieusement vide dans le Canon, puisqu'il ne se publie aucune aventure, Freud rend compte du cas de L'homme aux rats. Il s'agit de la relation fouillée de ce que le père de la psychanalyse appelle " une névrose obsessionnelle, de remords et de scrupules qui assiègent le sujet, qui ne peut les écarter, malgré ses efforts ". Le patient traduit à travers le symbole psychique du rat un sentiment de culpabilité doublé d'un désir inconscient de punition. L'homme aux rats, extrêmement intelligent, éprouve un besoin éperdu de réussite et de reconnaissance, mais rejette en même temps l'ordre et le commandement, notamment les commandements associés au crime. Ainsi, à l'ordre "tu dois égorger la vieille dame", le patient répond par une crise d'épilepsie. L'homme aux rats se souvient d'ailleurs d'une phrase prononcée dans son enfance par son père, qui avait déclaré : "Ce petit deviendra un grand homme ou un grand criminel." Réminiscence qui fait écho à la déclaration du détective dans L'Affaire du Bruce-Partington : "La société a bien de la chance que je ne sois pas un criminel."

Incapable donc de se fondre dans la conformité sociale, il la recherche pourtant pour mieux la bafouer inconsciemment. Cette névrose s'accompagne par ailleurs chez l'homme aux rats des signes manifestes d'une homosexualité refoulée, et surtout d'une méfiance à l'encontre de sa propre intelligence, au point de répondre à la remarque de son père " tu te mets des choses dans la tête " par une tentative de se faire un trou dedans, pour libérer sa raison. Cette intelligence maladive, puissante mais qui lutte contre elle-même, séduite par le crime tout en le refusant, ne manque pas d'évoquer l'analyse du ressentiment par Nietzsche.


Le pendant négatif de l'abeille

Nous savons qu'il existe un lien entre Holmes et Nietzsche. Holmes déclare en 1888 dans La figure jaune : " Mieux vaut n'importe quelle certitude que le doute torturant. " La même année, Nietzsche affirme dans Ecce Homo : " Ce n'est pas le doute qui rend fou, c'est la certitude. " Or, dans la préface d'Aurore, Nietzsche s'enthousiasme pour la lecture de L'Esprit Souterrain de Dostoïevski. Dostoïevski décrit la progression souterraine d'une intelligence qui se perd dans le labyrinthe de la conscience, comme un rat dans ses galeries. Prolifération de raisonnements, de pistes intellectuelles qui ne mènent nulle part. Comme dans un labyrinthe où la multiplication des orientations possibles finit par désorienter. Nietzsche déclare alors : "Cet homonculus se veut inférieur et se considère, en dépit de toute son intensité de conscience, comme un rat plutôt qu'un homme, un rat doué d'une intense conscience, mais tout de même un rat."

Le rat serait alors pour Holmes le pendant négatif de l'abeille, son totem. Un animal à la forte structure sociale, sans cesse au travail, mais évoluant dans les ténèbres là où l'abeille vole en pleine lumière. La face sombre de la raison, coupable, malade et versant sans cesse du rien dans du vide. Il est intéressant d'ailleurs de noter qu'il existait dans l'Antiquité une forme divinatoire d'investigation, la myomancie, consistant à prédire à partir des cris et de la voracité des souris et des rats.

Est-ce à dire que le rat géant de Sumatra n'est qu'un symbole ? Non. Comme signe, il renvoie nécessairement à quelque chose, qu'il signifie. Il existe bien une variété de rat géant, le Cricetomys Gambianus, d'une taille variant de 29 à 42 cm, au poids pouvant atteindre 1 500 gr, à la fourrure envahie en permanence par des insectes jaunes-bruns et par une vermine grouillante. Mais ce rat vit en Afrique tropicale, et non à Sumatra. En revanche, on trouve à Sumatra une variété particulière de rat, Rhizomys Sumatrensis ou Rat des bambous. Mais sa taille n'a rien de remarquable.


Skull Island ?

Alors, comment expliquer ce rat géant ? En ayant à l'esprit une espèce de rat géant, dont les restes ont été découverts dans la caverne de Bui Ceri Rato, sur l'île Timor, située au sud de Sumatra. Un rat préhistorique. Or, dans une aventure du professeur Challenger, La ceinture empoisonnée, Challenger évoque une affection étrange qui sévit à Sumatra. Nous retrouvons donc bien la maladie et le rat géant à Sumatra. Ou plutôt au large de Sumatra. Aussi voudrions-nous avancer l'hypothèse suivante : Malone, le biographe de Challenger, aurait volontairement donné de fausses indications dans la localisation du Monde Perdu, le situant au Brésil alors qu'il se trouvait en réalité près de Sumatra. Hypothèse gratuite ? Peut-être pas. Nous connaissons tous une île miraculeusement préservée de l'évolution, une île habitée par des monstres antédiluviens. Cette île est située au large de la côte ouest de Sumatra. Skull Island, l'île au crâne, mieux connue du grand public sous le nom de l'île de Kong. King Kong...

Xavier Mauméjean (1 jan 2003)



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