Étude: La race du chien des Baskerville
Un article de Sherlock Holmes Encyclopedia.
« Rien que par la taille et la puissance, c'était une bête terrible : ni un pur molosse ni un pur dogue ; sans doute un mélange des deux : décharné, sauvage, aussi fort qu'une petite lionne. Même à présent, dans l'immobilité de la mort, les puissantes mâchoires semblaient exhaler une flamme bleuâtre, et les yeux cruels, petits, profondément enfoncés étaient cerclés de feu. Je posai ma main sur le museau luisant ; quand je la retirai, mes doigts brûlaient et brillaient dans la nuit. »
Telle est la description que le docteur Watson nous fait du chien des Baskerville... Vous conviendrez qu'elle est succincte et qu'elle ne permet pas une visualisation complète de l'animal : ni un pur molosse, ni un pur dogue, c'est, ma fois, assez vague comme évocation, pas question ici de taille, d'aspect du poil ou même de poids approximatif, si ce n'est l'adjectif de décharné. Tout juste est il noté le caractère sauvage de l'aspect de l'animal. Avec tout cela, il parait difficile de dresser un portrait robot du tueur, c'est pourtant ce que nous nous proposons de faire dans cette modeste étude. Pour cela, il nous faut commencer par analyser les indications laissées par Watson, puis, dans un deuxième temps, nous examinerons les candidats les plus crédibles pour le titre.
Molosses et Dogues : Une distinction... indistincte
Pour les non cynophiles, il est difficile de distinguer les différences essentielles entre un dogue et un molosse. Nous nous tournerons donc vers la Fédération Cynophile Internationale (FCI) et sa branche française la Société Centrale Canine (www.scc.asso.fr) pour mieux appréhender ces notions. Et là , quelle n'est pas notre surprise quand on constate que ces deux catégorie sont regroupées par la société canine sous le même groupe : Groupe 2 : Chiens de type Pinscher et Schnauzer, molossoïdes et chiens de bouvier suisses. Domaines : Combat, défense, garde de troupeaux, secours aux personnes égarées et compagnie. Le terme molossoïde, signifie : dont les mâchoires peuvent constituer un danger... et c'est le cas de tous les dogues, ce qui nous conduit à nous demander si ce bon docteur était une référence en matière de morphologie canine. Tout juste pouvons-nous déduire de ces informations que le chien était de grande taille, et que ses mâchoires représentaient une arme redoutable.
Décharné et sauvage : Un début de réponse
Un molosse décharné, ce n'est pas à proprement parler quelque chose que l'on rencontre souvent. La plus part des membres de ce sous groupe de la gent canine se caractérise généralement par un embonpoint de bon aloi. Ce sont des chiens puissants, musculeux, avec des membres relativement courts par rapport à leur carrure. Les seuls chiens de ce groupe à pouvoir être parfois maigres sont certains chiens de défense des troupeaux (Patou des Pyrénées) mais leur long poil camouffle cette maigreur. Il n'est pas interdit de penser que ce chien n'était pas maigre par nature, mais seulement suite aux mauvais traitements infligés par Stappleton. C'est toutefois difficile à croire. Un chien en état de privation aurait-il eu la force de poursuivre Selden sur la lande ? Rien n'est moins sur... un chien n'est pas un loup, même élevé à la dure, il n'aura jamais l'endurance de son ancêtre, à plus forte raison seul, sans pouvoir compter sur sa meute, il s'attaquerait d'abord à des proies faciles et le bagnard évadé n'en constituait certainement pas une. Sur cette base, nous pouvons établir un portrait sommaire qui nous permet de déterminer quelques races, que nous classerons de la manière suivante :
- Le favori
- L'outsider
- Les extrêmes outsiders
Le favori : le Dogue Allemand (FCI Groupe 2 - section 2 : Molossoïdes))
Associé à la taille imposante de l'animal, l'adjectif décharné évoque à la plus part d'entre nous la vision d'un dogue allemand, popularisé dans les années 1960-1970 par le cinéma et la maison Disney. Cette impression est d'ailleurs renforcée pour ceux qui ont vu la célèbre adaptation du Chien des Baskerville de Terence Fischer (1959) avec Peter Cushing, puisque la bête y est incarnée justement par un dogue allemand (masqué de manière assez discutable). En effet, le grand danois (autre nom du dogue allemand) doit mesurer au moins 80 cm et pèse entre 50 et 80 kg., ce qui en fait une des plus grandes races de chiens, il n'est d'ailleurs pas rare de trouver des individus dépassant le mètre au garrot, ce qui est gigantesque quand on considère que le standard classique du cheval Camargue, par exemple, indique une taille de 1,35 m.
Le plus : c'est un chien qui, à l'origine, était utilisé comme chien de chasse. Les moins : C'est un chien qui a été créé à l'origine pour la chasse à vue, on n'a jamais cherché à développer son odorat, ce qui rend hasardeux la démonstration de Holmes sur la chaussure de Sir Henry. C'est aussi un chien d'une extrême gentillesse, peu susceptible de s'attaquer à l'homme, même si son apparence le rend impressionnant.
L'outsider : L'Irish Wolfound (FCI Groupe 10-section B : Lévrier à poil dur) Grand, c'est même le plus grand chien au monde, le Wolfhound est connu depuis l'antiquité dans son pays où on le destinait à la chasse au loup, au grand élan et à l'ours. A la fin du IVème siècle avant J-C, il fut même utilisé dans l'arène pour combattre les fauves, ce qui en dit long sur son courage, sa force et sa férocité. Lévrier à poil dur, sa tête a conservé un caractère sauvage indéniable, de par ses longs poils broussailleux. Victime de son succès, le chien faillit disparaître, Cromwell lui-même en interdisant l'exportation en 1652. Mais ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle (1864) que la race fut sauvée par le capitaine Graham. Ceux qui connaissent un peu les principes de la régénération des races par apport de sang extérieur, savent que lorsqu'un chiot ne correspond pas au standard désiré, on l'éloigne de l'élevage, en général on le donne à un voisin peu regardant, ou on le vend à un spécialiste en animalerie qui recherche un type précis, sans pour autant rechercher un pedigree particulier. Le capitaine Graham aurait donc très bien pu se débarrasser d'un chien chez Ross & Mangles à Fulham, ou Stappleton l'a déniché pour l'utilisation que l'on sait. Les plus : Chien de chasse lui aussi, c'est un Lévrier, dont le caractère levretté de l'aspect (poitrail bien descendu et puissant associé à un ventre remonté et fin) peut correspondre au caractère décharné décrit par Watson. Le poil dru conférant à l'animal un aspect sauvage. Le moins : comme pour le Dogue Allemand, nous sommes en présence d'un chien créé pour la chasse à vue et dont l'odorat n'a pas été développée. De plus, c'est un chien recréé afin d'en faire un chien de compagnie, donc de caractère stable (c'est peut être ce caractère agressif qui l'aurait fait « éliminer » de l'élevage).
Les extrêmes outsiders
Autrefois appelés délaissés (pour un chien en liberté, c'eut été comique) par le PMU. Il existe d'autres races de chiens qui auraient put correspondre :
Les chiens du Groupe 1 (Chiens de Berger) : Seul le berger de Beauce correspond un tant soit peu à la description de Watson. De plus, la race a été formée par apport de sang de Molosse. Cependant, il est peu probable qu'un exemplaire soit allé se perdre dans une animalerie de Fulham (surtout quand on sait que les Britannique n'apprécient pas beaucoup les races de chiens dites « continentales », c'est-à -dire non britanniques).
Les Chiens du Groupe 2 : Leur cas a déjà été examiné à travers le dogue Allemand, les autres membres du groupe étant trop lourds.
Les chiens du Groupe 3 (Chiens de Terrier) : leur agressivité est bien connue, mais leur taille réduite les élimine rapidement de la liste des prétendants.
Les chiens du Groupe 4 (Teckels) : sans commentaires.
Les chiens du Groupe 5 (Chiens Nordiques) : Bien adaptés à la vie rugueuse qui a dut être celle du chien sur la lande de Dartmoor, leur long poil et leur museau fin les apparente plus à un loup qu'à un molosse. Même le Docteur sait faire la distinction.
Les chiens du Groupe 6 (Chiens Courants) : Leur finesse de nez est légendaire et aurait put permettre l'utilisation de la chaussure pour le dressage. Dans ce groupe, le Bloodhound où chien de Saint Hubert serait le plus susceptible de s'apparenter à l'animal décrit à la fin du récit du « Chien des Baskerville » : Grand, sa peau lâche lui donne un aspect plus décharné qu'il ne l'est réellement, de plus, sa voix extraordinairement profonde correspond bien au hurlement décrit sur la lande. Toutefois, il s'agit d'un chien très courant dans l'Angleterre Victorienne, très utilisé dans les équipages de vènerie. Tout un chacun aurait pu l'identifier aisément.
Les chiens du Groupe 7 (Chiens d'Arrêt) : Aucun membre de ce groupe ne possède la morphologie adéquate.
Les chiens du Groupe 8 (Rapporteurs et Leveurs de Gibier) : Ce sont les Spaniels et les Retrievers, dont aucun ne peut être crédible dans le rôle du chien fantôme.
Les chiens du Groupe 9 (Chiens d'Agrément et de Compagnie) : Ce groupe comprend en sa section 12 les Molossoïdes de petite taille, tels le Carlin et le Bouledogue Français - vous savez « Léon » le chien qui animait une émission musicale sur M6.
Les chiens du Groupe 10 (Lévriers) : En plus de l'Irish Wolfhound, la section B (Lévriers à poil dur) comprend le Scottish Deerhound, élaboré à partir de spécimens plus petits de l'Irish Wolfhound.
Conclusion
On le voit bien, il est très difficile, voire inapproprié de déterminer une fois pour toute la race du chien des Baskerville. Ce d'autant plus que la fin du XIXème siècle a été la période à laquelle la plupart des races ont été fixées et que certaines ont même disparu totalement de nos jours (c'est notamment le cas de la première race inscrite au Livre des Origines Françaises (LOF) : le Griffon Boulet, du nom de son inventeur). Toutefois, l'auteur ne cache pas sa préférence pour l'Irish Wolfhound, qu'il trouve être celui qui correspond le mieux à la description du Docteur Watson et qui possède l'avantage d'être une race d'origine Britannique.





