SHERLOCK HOLMES
un précurseur des polices technique et scientifique

Par Nathalie DEHAIS (Aout 1999)


Le célèbre détective anglais (6 janv. 1854 – 1926 ?) jette dès le début de sa carrière les prémisses de ce que l’on appellera au milieu du 20 ième siècle "police technique" et "police scientifique", parties intégrantes de la Criminalistique.

Terme faisant sa première apparition officiel en France en 1937 à la préfecture de police de Paris, la Criminalistique est une activité postérieure au crime, visant à en rechercher les manifestations tangibles, et regroupant pour l’essentiel des techniques policières et des sciences d’investigation. A ne pas confondre avec la Criminologie, science a priori par rapport au phénomène criminel...
Dans son livre sur "la Criminalistique" (collection – Que sais-je ?), J. Fombonne explique, je cite, que "si Sherlock Holmes savait observer, prélever et faire parler l’indice, il appartient d’une part à l’exceptionnel par la nature de ses enquêtes, mais d’autre part au banal par l’extrème rusticité des moyens techniques qu’il emploie". Il conclut alors que "seul le raisonnement du personnage permet d’établir une vérité dont la portée prospective de l’indice, pourtant fulgurante, n’est que le corollaire"...
Il ne faut pas oublier que la carrière du fameux locataire du 221 B Baker Street se situe approximativement entre 1877, année où il décide de s’installer professionnellement et de percevoir des honoraires en tant que détective privé consultant, conséquence d’une réflexion approfondie suite à l’affaire du "Gloria Scott" (juillet – août 1874), et fin 1903... Epoque où la science au service des affaires criminelles n’en est encore qu’à ses balbutiements, et où les officiers supérieures de la police n’apprécient que la formation sur le tas, soit en fait un certain empirisme, corrigé cependant par une sérieuse connaissance du milieu. De plus, S. Holmes ne recherchait en général que des problèmes à caractère plus ou moins exceptionnel, sortant de l’ordinaire, même si certains cas pouvaient sembler a priori "grotesques" au départ. Cette tendance à l’exceptionnel peut aussi s’expliquer par le choix du non moins célèbre Docteur Watson de porter à la curiosité du public des cas intéressants par leur nature, propres à éveiller la curiosité, et mettant en valeur les capacités d’observation et de déduction du grand détective. A travers le "Canon", on peut trouver en guise d’introduction à certaines affaires une note personnelle de Watson expliquant la difficulté de choisir tel ou tel cas selon le but recherché : "En parcourant la série assez incohérente de ces Mémoires où je m’efforce de démontrer les extraordinaires qualités mentales de mon ami Mr Sherlock Holmes, je me rappelle les difficultés auxquelles je me suis heurté pour le choix des exemples répondant parfaitement à mon dessein. Dans certains cas en effet, Holmes accomplissait un tour de force dans le raisonnement analytique et il établissait péremptoirement la valeur de ses méthodes personnelles d’enquête, mais les faits étaient alors si minces ou si banals que j’hésitais à les soumettre à la curiosité du public. Par contre dans d’autres cas, les faits revêtaient un caractère remarquable, dramatique, mais la part qu’il prenait à la détermination de leurs causes était moins nette que moi, son biographe, je l’eusse souhaitée". (cf. "Le pensionnaire en traitement" - oct 1881 ? – publié en août 1893).
Un des piliers dominants de la Criminalistique, la police technique représente l’ensemble des méthodes et des technologies tendant à constater le crime, à en rechercher l’auteur et à administrer la preuve de sa culpabilité. Science du constat criminel en tout premier lieu. On peut définir de même la police scientifique comme l’ensemble des sciences et des méthodes qui tend à établir la preuve externe d’une culpabilité à partir de la découverte et de l’exploitation d’indices matériels. En fait, tout part et tout aboutit à la police technique. On peut résumer le lien entre police technique et police scientifique en disant qu’elles s’épaulent l’une l’autre, tantôt maîtresse, tantôt servante... Notons que, dans les pays Anglo – Saxons, la seule notion en vigueur est le "Forensic Sciences" (= Sciences légales) : ensemble des procédés (sciences ou techniques) mis en œuvre à la suite de la survenance d’un fait judiciaire et visant par la recherche, le rassemblement et l’exploitation scientifiques des indices, à en comprendre les mécanismes en vue d’en identifier les parties prenantes (auteurs ou victimes) permettant ainsi la mise en avant de preuves exploitables dans le déroulement du procés pénal.
Pour l’étudiant holmésien, le Canon représente quasiment la seule source d’informations sur les différentes méthodologies de Sherlock Holmes dans le constat, la recherche et l’identification du criminel, qui malheureusement sont la plupart du temps noyées dans une description littéraire plus ou moins fleurie, au grand mécontentement du détective. Dans l’affaire de la "Boite en carton" (août 1888 ? – publiée en janv 1893), le Docteur Watson s’explique : "En choisissant quelques affaires typiques qui illustrent les remarquables qualités mentales de mon ami Sherlock Holmes, j’ai autant que possible accordé la préséance à celles qui, moins sensationnelles peut-être, offraient à ses talents le meilleur champ de manœuvres. Il est toutefois malheureusement impossible de séparer tout à fait le sensationnel du criminel, et le chroniqueur se débat dans un dilemme : ou sacrifier des détails essentiels et donner ainsi du problème une présentation inexacte, ou bien se servir de la matière que le hasard, et non un choix, lui fournit". Ce à quoi Holmes rétorque lors d’une conversation avec son biographe, rapportée dans le problème du "Manoir de l’Abbaye" (janv ? 1897 – publié en sept 1904) : "Vous avez la détestable habitude de considérer toute chose du point de vue du conteur et non du point de vue du chercheur scientifique. Par là vous avez démoli ce qui aurait pu être une suite instructive et même classique de démonstrations. Vous négligez la finesse et la délicatesse de mes déductions pour insister sur des détails dont le caractère sensationnel excite peut-être la curiosité du lecteur mais ne l’éduque sûrement pas ! ......... Je me propose de consacrer les années de ma vie déclinante à réunir en un seul volume tout l’art du détective...". Hélas, aucun exemplaire à ce jour ne nous est parvenu ; et il est même possible que S. Holmes n’ait pu mener à bien ce projet, qui pourtant aurait présenté pour les étudiants holmésiens une source inépuisable d’enseignement d’une grande valeur.
Avant de s’engager dans une carrière liée à la Criminalistique, il est nécessaire de faire un apprentissage minutieux et rigoureux sur tous les domaines directement ou indirectement concernés... Entre l’été 1874 où il quitte l’université et 1877, moment où il semble avoir commencé à se constituer une clientèle payante en tant que détective consultant (période de Montague Street, 1874 – 1880), Sherlock Holmes passe ainsi le plus clair de son temps à "polisser les outils de son métier", en étudiant toutes "ces branches de la Science" dans lesquelles il doit devenir expert avant de pouvoir s’établir dans sa profession. Dans ce but, il assiste entre autres aux classes d’anatomie et de chimie de l’hôpital St Bartholomew à West Smithfield, près de la cathédrale St Paul ; plus exactement aux classes de démonstrations d’anatomie pathologique et de chimie pratique, études auxquelles s’ajoutent ses propres expériences scientifiques... Le domaine scientifique revêt donc pour Holmes, dès le début de son apprentissage, un caractère tout à fait primordial dans la recherche du criminel. Attitude révolutionnaire dans le contexte de l’époque. Dans le même temps, il acquière progressivement une solide connaissance de l’histoire du crime, en se basant sur l’observation que "tout arrive de manière cyclique". Tout au long de sa carrière, il continuera à engranger toutes informations susceptibles de servir de pierre angulaire dans l’édifice pyramidal du savoir lié à telle ou telle enquête criminelle ; de la connaissance des affaires criminelles du Continent comme l’assassinat par le baron autrichien A. Gruner de sa femme au col de Splügen (début du 20 ième s.) à la lecture d’ouvrages présentant un interêt particulier comme le livre du célèbre observateur J.G. Wood, "Out of Doors", où ce dernier parle de sa rencontre avec la Cyanea Capillata, la "Crinière du lion".
"Toute connaissance se révèle utile à un détective", maxime illustrant parfaitement l’état d’esprit du célèbre logicien anglais, il est également l’auteur de plusieurs monographies ou essaies dans des domaines très particuliers comme "la discrimination entre les différents tabacs", "la détection des traces de pas", "l’influence des métiers sur la forme des mains", la datation des documents, les filigranes, l’analyse des écritures et des parfums ou l’étude des différentes marques de pneus de bicyclette, cette dernière connaissance se révélant très utile dans l’affaire de l’école du Prieuré (mai 1900 ?). Travail considérable d’observation et de synthèse effectué selon toute probabilité durant cette période d’apprentissage. Notons qu’une partie au moins de ces monographies ont été traduites plus tard par le détective français Francois Le Villard, ayant reconnu leur importance dans le cadre de ce qu’on appellera la Criminalistique...
A partir de 1877, Sherlock Holmes met progressivement en application pratique l’ensemble de ses méthodes de constat, recherche et identification du criminel, méthodologie affinée au fil de l’expérience :

Premier point : toujours aborder l’affaire l’esprit libre, neutre sans aucun préjugé suite aux avis de tierce personne ou journaliste...
Dans l’enquête sur la mort de Sir Eustace Brackenstall, du Kent (Le Manoir de l’Abbaye – janv ? 1897), Holmes s’autocritique sur la façon dont il a mené ses premières observations, sentant par instinct que "tout est faux" sur la scène du crime : "Si je n’avais pas considéré les choses comme sûres et certaines, si j’avais procédé à mes examens avec le soin que j’aurais déployé, si nous avions abordé l’affaire l’esprit libre, sans histoires toutes faites pour me brouiller la cervelle, n’aurais-je pas alors découvert une piste sur laquelle nous aurions pu galoper ?"...

Deuxième point : procéder à un examen méthodique et rigoureux du lieu du crime, constat par balayage systématique d’un cercle virtuel d’investigation dont le rayon dépent de la configuration du lieu, et dont toute observation doit converger tôt ou tard vers le point central : la victime.
En juillet 1895, à l’occasion de l’assassinat du Capitaine Peter Carey, le corps transpercé par un harpon, Holmes explique au jeune inspecteur Hopkins, venu chercher de l’aide auprès du célèbre détective privé consultant, que "du moment que le criminel se déplace sur deux pieds, il y a toujours un foulage, une dentelure, une éraflure, une modification minime de l’état du sol que le chercheur scientifique peut détecter."

Troisième point : recueillir les témoignages de toute personne, que ce soit un simple pion sur l’échiquier de reconstitution du crime ou le roi en personne à mettre échec et mat, "la première qualité d’un enquêteur criminel étant de pouvoir percer un déguisement." (cf. "l’homme à la lèvre tordue" - juin 1889)...

Quatrième point : procéder à une synthèse de l’ensemble des données recueillies lors du constat, et par un "raisonnement analytique" rigoureux remonter des effets aux causes ; sachant qu’il "faut toujours examiner deux hypothèses : l’une pour, l’autre contre ; règle n°1 dans toute enquête criminelle." (Peter le Noir – juillet 1895 – publié en mars 1904). S. Holmes explique lui-même dans la rédaction de l’affaire du Soldat Blanchi (janv 1903 – publiée en nov 1926) que le processus de synthèse – analyse – déduction est fondé sur l’hypothèse que lorsque l’on a éliminé tout ce qui est impossible, il ne reste plus que la vérité, quelque improbable qu’elle paraisse. Il arrive que plusieurs explications s’offrent encore à l’esprit ; dans ce cas on les met successivement à l’épreuve jusqu’à ce que l’une ou l’autre s’impose irrésistiblement...
Il se peut également qu’une filature ou une surveillance soit nécessaire dans le cadre de la recherche et de l’identification du criminel, premier pas dans la présomption de culpabilité, ou la preuve d’une cachette, d’une liaison, d’un domicile, d’une connivence, voire d’une totale innocence. (cf. "Le chien des Baskerville" - oct 1888 ?).
Au vue de l’ensemble de ses méthodes, Sherlock Holmes se pose donc en véritable initiateur en matière de polices technique et scientifique.

Pour ce qui relève de la police technique :
- au niveau de la formation, on souligne de plus en plus l’importance de la lecture des rapports d’affaires anciennes et celles de bonnes monographies criminelles.
- cartésien, le policier technique n’accepte pour vérité que ce qu’il a lui-même constaté.
- le constat, traduction d’un effort de marche vers la vérité, est le chapitre central de la police technique, ayant pour but de recueillir sur place les données du problème, et obéissant à des règles logiques, plus particulièrement l’instantanéité : les preuves, les traces, les témoignages étant essentiellement fugaces ; et à des règles techniques, celles-ci se déroulant dans un ordre rationnel immuable : photographie des lieux et des sujets, relevé des traces, description écrite des lieux, établissement d’un plan, récolement des témoignages.
- à partir du constat effectué, si l’auteur n’est pas clairement dénoncé ou s’il reste inconnu, la police élabore une hypothèse et procède aux vérifications sur les personnes et sur les choses en découlant.
- la police, à l’instar de la médecine, est une combinaison d’art et de science ; c’est à dire faire preuve de ce "mélange d’imagination et de réalisme", qui est la base même de l’art du célèbre détective. (cf. "Le problème du pont de Thor" – 4 oct 1901 ? – publié en fev-mars 1922).
- les efforts de la police technique tendent à découvrir le responsable du forfait et l’enquête aboutit tôt ou tard à l’interrogatoire, où il faut être capable de supporter un véritable duel intellectuel avec le criminel.
Plusieurs exemples de ce duel jalonnent le Canon : la confrontation entre Holmes et le Docteur Leon Sterndale dans l’affaire du Pied du Diable (16 mars 1897) en est une parfaite illustration...

Pour ce qui relève de la police scientifique :
Elle fait appel aux sciences et aux méthodes les plus variées, les principales étant :
- la balistique : il faut noter que ce n’est qu’en 1910 que les forces de police commencent à recourir aux indices balistiques dans leurs enquêtes sur des crimes impliquant l’usage d’armes à feu.
Dans l’affaire de la maison vide (avril 1894), les charges qui pèsent sur le Colonel Moran au sujet du meurtre de Ronald Adair et de la tentative d’assassinat sur la personne du détective sont rapidement abandonnées, faute de preuves irréfutables sur le lien entre les balles explosives de revolver récupérées aux domiciles de Adair et du 221 B Baker Street, et du fusil à air de l’ingénieur allemand von Herder trouvé en la possession de Moran. Description du type de balles ayant scellé à jamais le destin de Adair et présence sur l’échiquier du Colonel avaient pourtant permis à S. Holmes de faire la corrélation nécessaire menant à la vérité.
- les documents : en l’occurrence, trois catégories d’études à ne pas confondre = la comparaison d’écriture (trouver les différents points de correspondance entre deux documents) ; l’examen graphologique (déterminer la personnalité du scripteur) ; et la chromatographie (comparaison des encres).
Au sujet des deux premières catégories, on peut citer comme exemple l’affaire des propriétaires de Reigate (14 avril 1887), où Sherlock Holmes étudie de façon approfondie la lettre écrite par les Cunningham père et fils, lettre ayant eu pour conséquence le meurtre de leur propre cocher... Dans le problème intitulé par le Docteur Watson "une affaire d’identité" (avril 1889), le détective compare également deux séries de documents tapés à la machine, une émanant de Hosmer Angel, disparu le jour de son mariage, et l’autre de James Windibank, le beau-père de la mariée. Partant du principe que les machines à écrire possèdent leur individualité propre, presque autant que l’écriture humaine, Holmes prouve ainsi que Windibank et Angel sont une seule et même personne...
La troisième catégorie peut être illustrée par l’affaire des deux femmes (fin sept 1886) où un document soi-disant authentique et objet d’un chantage, daté de 1848, porte une signature faite à l’encre bleu-noir, type d’encre inventé qu’en 1856...
- les empreintes digitales : voir l’affaire de l’entrepreneur de Norwood (août 1894) où la police et le détective privé consultant prennent en compte une empreinte de pouce ensanglantée laissée sur un des murs du couloir d’entrée par l’assassin de Jonas Oldacre ; mais notons-le avec deux interprétations contraires, Holmes prouvant avec subtilité l’innocence de son client.
- l’identification des véhicules : dans l’affaire de l’école du Prieuré (mai 1900), grâce à une parfaite connaissance des différentes marques de pneux de bicyclette, Holmes arrive à retracer l’ensemble des évènements qui se sont déroulés à partir de la disparition du jeune Lord Saltire et du professeur d’allemand Heidegger, jusqu’à leurs découvertes respectives...
- la biologie légale avec la découverte de l’A.D.N. et sa mise en pratique à partir de 1986.
- les activités liées à l’identification humaine (reconstituer un visage à partir du crâne, vieillissement ...).
- l’anthropologie légale (tude du squelette).
- l’odontologie légale (tude des dents).
- l’entomologie légale : il faut savoir à ce sujet que les méthodes classiques pour fixer la date d’un décès, et qui s’appuient sur "les changements post-mortem" (rigidité cadavérique, refroidissement, évolution de la putréfaction, lividité) se révèlent assez vite inefficaces lorsque le corps a dépassé son premier stade de décomposition. Plusieurs exemples de cette étude par le Docteur Watson secondant pour l’occasion le détective, parenthèse dans son rôle d’observateur ou de "conducteur de lumière", ou par la police elle-même, sont donnés dans le Canon. Par contre, aucun indice nous permet d’affirmer l’utilisation de l’entomologie (mise en pratique dès la fin du 19 ième siècle) dans une quelconque affaire criminelle résolue par le fameux logicien...
C’est devenu une science très précieuse pour les enquêteurs. Le principe : déterminer la datation de la mort à partir des insectes identifiés sur le corps dont on sait qu’ils se succèdent dans un ordre invariable.
On peut rappeler pour finir cette partie scientifique que l’on peut trouver dans le Canon des indices exhaustifs sur l’utilisation des sciences par Sherlock Holmes dans la recherche de la vérité : dans l’Etude en Rouge (4 mars 1881), à la suite d’un travail intensif au laboratoire de chimie de Bart’s, S. Holmes trouve un réactif pouvant être précipité par et uniquement par l’hémoglobine, même sous une forme hautement diluée. "La découverte médico-légale la plus utile qu’on ait faite depuis des années"... June Thomson, dans son livre "Watson et Holmes", explique en index, je cite, que "Christine L. Hubert a suggéré que la méthode employée ... utilisait l’hydroxyde de sodium ainsi qu’une solution saturée de sulfate d’ammonium. Lorsque ces éléments sont ajoutés à de l’eau distillée ne contenant qu’une goutte de sang, une poussière brûnatre est précipitée, dénotant la présence d’hémoglobine"... Bien qu’il n’en est pas fait mention dans le Canon, il est quasi probable que Holmes ait utilisé sa découverte dans sa carrière professionnelle...
Le Docteur Watson rapporte dans l’aventure de Shoscombe Old Place (mai 1902 ?) l’utilisation par Holmes d’un microscope pour identifier des résidus de colle sur une casquette trouvée près d’un cadavre, et appartenant au présumé meurtrier, le détective expliquant que depuis qu’il a coincé "son" faux monnayeur par la limaille de zinc et de cuivre qui se trouvait dans la couture de sa manchette, on commençait à mesurer l’importance du microscope...
Enfin dans l’aventure du Pied du Diable (16 mars 1897), Holmes, aidé de Watson, procède à une expérience chimique en provoquant la combustion d’une poudre suspecte trouvée sur une lampe près du cadavre de Mortimer Tregennis, poudre qui se révèlera hautement toxique...
Les méthodes techniques et scientifiques de Sherlock Holmes peuvent être en fait le reflet de cette époque charnière où il se situe, et où l’on peut observer une avancée certaine dans tous les domaines de la futur "Criminalistique". Sans faire une liste exhaustive, on peut citer successivement :
- l’entomologie légale mise en évidence dans la deuxième moitié du 19 ième siècle, avec la première utilisation en France en 1850 par le Dc Bergeret dans le cadre d’une affaire de cadavre nouveau-né encastré dans les murs d’une maison.
- l’anthropométrie : technique de mesure des diverses parties du corps humain. Le procédé donnant les caractéristiques d’un individu (taille, longueur, largeur maximales de la tête, longueur du médius gauche, et du pied gauche, couleur de l’iris gauche ...) a été appliqué avec succés en 1880 par le français Alphonse Bertillon (1851 – 1914) à l’identification des malfaiteurs récidivistes en matière de police ; méthode auquelle s’intéressera Sherlock Holmes.
Soumise à d’inévitables erreurs de mesure, la technique anthropométrique est vite supplantée par la dactyloscopie = identification des individus à partir de leurs empreintes digitales. La méthode, vieille comme le monde – la pression du pouce sur une tablette d’argile mou était déjà utilisée comme signature 3000 ans avant J.C. – est remise au goût du jour en 1892 par Sir Francis Galton, un savant anglais, cousin du célèbre Charles Darwin.
- Hans Gross, magistrat autrichien (1845 – 1915), autre initiateur en matière de police technique, et fondateur – directeur de l’institut de Criminologie de Vienne, met en place l’organisme international de police criminelle, plus connu sous le nom d’Interpol.
- Karl Landsteiner, biologiste autrichien né à Vienne (1868 – 1943) découvre les groupes sanguins et le facteur Rhésus, ce qui permet d’exclure avec certitude tel individu dans une enquête criminelle où des traces de sang ont été révélées (Prix Nobel 1930).
- 1925, le macroscope de comparaison, inventé par le Dc Balthazar permet l’observation simultanée de deux échantillons de balles par juxtaposition ou superposition.

Selon toutes probabilités, Sherlock Holmes a permis, au même titre qu’un Bertillon ou un Gross de faire avancer l’ensemble des méthodes techniques et scientifiques, permettant le constat, la recherche et l’identification du criminel. Il a pris une part active dans l’échange de connaissances et d’expériences, facilité progressivement par sa notoriété tant sur le continent Européen qu’en Amérique, grâce notamment à des personnes comme les détectives français F. Le Villard et Le Brun, ou Mr Leverton, de l’agence américaine Pinkerton, connu lors de la poursuite de Gorgiano du Cercle Rouge (hiver 1897 ?).
Edmond Locard (1877 – 1966), grand criminologue français, fondateur de l’Académie Internationale de Criminalistique et holmésien convaincu, conseillait aux policiers en formation de lire les Aventures de Sherlock Holmes ; et aujourd’hui, les Techniciens en Identification Criminelle appliquent à la lettre la méthode du plus grand des détectives, qui "était fondée sur l’observation des riens"...
En conclusion, je citerais une pensée de Holmes, rapportée dans l’aventure du Cercle Rouge : "on n’est jamais assez instruit ... l’instruction s’acquiert tout au long d’une série de leçons ; et la dernière leçon est la plus grande".


Ouvrages et documents consultés :
- l’ensemble du Canon – Œuvres de Sir Arthur Conan Doyle (dition Le Livre de Poche)
- "Les exploits de Sherlock Holmes" - A. Conan Doyle et J. Dickson Carr (Edition Le Livre de Poche)
- "Watson et Holmes" - June Thomson (Edition Le Masque)
- "La Criminalistique" et "La police" (collection "Que Sais-je ?")
- "Sherlock Holmes et la France" - ouvrage dirigé par la Société Sherlock Holmes de France (collection BILIPO) - (cf.. p. 54 à 56)
- Documents divers sur la police scientifique et ses méthodes.



Fin